Guest Post proposé par Benjamin Landau. 

Benjamin Landau a un Master en pensée juive de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Sa thèse portait sur Manitou et Levinas. 

Parmi toutes les réussites internationales d’Israël, il en est une qui me semble mériter une réflexion. Il s’agit du livre de Yuval Noah Harari publié en français et en anglais sous le titre Sapiens. Ce livre a connu et connaît encore un succès incroyable. Il est difficile de dire si le sommet de sa consécration tient à son tirage, au nombre de langues dans lesquelles il a été traduit, ou au fait qu’Obama y a fait référence quand il était encore président des États-Unis. Pour ceux qui ne l’auraient pas lu, il s’agit d’un livre populaire qui présente l’histoire mondiale sous un angle plutôt original (le titre en hébreu, sous-titre de l’édition française est : une brève histoire de l’humanité). Au lieu de se contenter de l’histoire de l’homme telle qu’elle est écrite dans les livres, et qui n’a donc que quelques milliers d’années, Harari présente une histoire de l’Homme qui a commencé il y a des centaines de milliers d’années, avec les chasseurs-cueilleurs. Ce qui fait en général la matière des livres d’Histoire n’apparaît presque pas dans son livre, détails presque insignifiants dans l’ensemble des aventures de l’Homo Sapiens. La thèse la plus fascinante du livre de Harari est l’idée que la plupart des réalisations humaines sont imaginaires. Que ce soit le concept de liberté ou l’entreprise Peugeot, tout cela n’a pas d’existence en terme de physique ou de chimie et n’est donc qu’une vue de l’esprit. Et la force de l’Homme lui vient de sa capacité à travailler avec de telles abstractions, avec d’autres gens qui s’entendent avec lui sur ces concepts.

Mais en même temps qu’il décrit cette capacité qui fait de l’Homme un être d’exception, il insiste sur le côté dérisoire de l’Homo sapiens. Il pense maîtriser son environnement, mais en réalité, il y est inféodé. Il se croit le couronnement de la création, mais ce n’est que hasard si il est arrivé à la tête de la pyramide alimentaire.

C’est cette théorie qui fait du livre de Harari l’essence de l’athéisme moderne. Il n’y a qu’un esprit fondamentaliste pour être choqué par les références à la théorie de l’évolution ou à des affirmations scientifiques qui ont l’air de contredire le sens littéral de la Torah. Maïmonide a résolu cette question il y a huit siècles. Par contre, la volonté de relativiser le rôle de l’Homme dans le monde est marqué du sceau d’un relativisme problématique. C’est sur la même base que Lévinas avait formulé sa critique de “Tristes tropiques” de Lévi-Strauss : “l’athéisme moderne, ce n’est pas la négation de Dieu,  c’est l’indifférentisme absolu de Tristes tropiques. Je pense que c’est le livre le plus athée qu’on ait écrit de nos jours, le livre absolument désorienté et le plus désorientant”. (Difficile Liberté, p. 259). Ce n’est pas un hasard, si Lévinas cite le livre de Lévi-Strauss comme exemple d’“indifférentisme absolu”. Le succès et l’influence de “Tristes tropiques” a été immense. Et il semble que le succès de “Sapiens” soit du même ordre, à en croire les tableaux de vente. Et le relativisme moral qui découle de sa vision de l’Homme est, lui aussi, du même ordre que celui de Lévi-Strauss.

Le judaïsme a-t-il une alternative à proposer? Peut-on décemment adhérer aux descriptions de la Création du livre de Bereshit contre la théorie scientifique moderne qui sert de support à Harari? Une lecture attentive des sages du Talmud montre qu’il y a là tout à fait matière à réflexion. La mishna sanhédrin (4,5) nous enseigne : “c’est pourquoi l’Homme a été créé seul: […] afin d’enseigner la paix entre les créatures, qu’un homme ne dise pas à son prochain mon père est plus important que le tien”.

L’auteur de cette mishna nous enseigne un principe fondamental : attribuer l’origine de toute l’humanité à un seul homme est très important non pas sur le plan scientifique, mais sur le plan moral, comme fondement de ma responsabilité pour l’ensemble du genre humain, mais aussi pour tout ce qui est sur terre. Dans la vision de Harari, tout ceci est un mythe. Soit. Mais ce mythe, loin du relativisme auquel l’auteur de Sapiens invite l’Homme à prendre toutes ses responsabilités face à la place particulière qu’il occupe dans le monde. Peu importe qu’il y soit arrivé “par hasard” comme le dit Harari, ça ne saurait en aucun cas être une excuse pour tenter d’éviter sa responsabilité. A bien y regarder, l’enseignement du maître de la mishna y appelle bien plus que le rapetissement de l’Homme que propose Harari.

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