Dans sa préface au livre Malkhei Yeshurun (« Les rois de Yeshurun », nom poétique d’Israël  traduit en français sous le titre Les Sages d’Algérie, collection IMMAJ) de Eliahou Marciano, le Grand Rabbin A.    évoque la grandeur des maîtres d’Afrique du Nord et exprime son désarroi et son amertume devant la dérive des pratiques halakhiques contemporaines et le dénigrement des pratiques halakhique d’Afrique du Nord.

Personnellement, en tant que rabbin, né et formé en Algérie, je déplore d’avoir à constater que ces grands des grands, racines et sources, sont souvent – et bien plus que de raison – occultés ou presque.  L’œuvre de ces géniteurs de la git sur la glèbe comme une gerbe oubliée… Ces grands, ces géants appelés dans l’écriture halakhique Rishonim : le Ribach et le Tachbetz d’Alger, le Rav de Tlemcen Ephraïm Ankaoua qui au XIIIeme et XIVème siècle débarquèrent en Algérie, fuyant l’Espagne chrétienne persécutrice et tant d’autres venus après…devraient mieux marquer, mieux imprégner et nourrir notre culture halakhique d’aujourd’hui.  Nous pensons que ce « retour aux sources » serait tellement bénéfique dans notre temps qui, quelquefois, semble avoir perdu – par excès injustifiés- ses repères halakhiques, en fait, sa prime authenticité.  L’échelle véritable de la collectivité juive, dans l’activité des pratiques religieuses et aussi dans sa formulation retrouverait avec eux son équilibre, sa verticalité bien enracinée.

Que la chose soit claire : je veux parler de ces innovations, greffes imposées aux pratiques, se surajoutant les unes aux autres et advenues de façon surprenante voire intempestive, on ne sait ni d’où ni de quand ni de quoi.  Surcharge halakhique aussi injustifiée que pesante qui souvent brise le cadre initial de la règle, ou, à tout le moins, la déforme, la rend méconnaissable.  Ceci conformément à ce principe énoncé, claironné maintes fois dans le Talmud et qui émaille les pages des responsa des géants de la halakha de toutes les générations :

כל המֹוסיף גורע [kol ha mossif gorea]  « Rajouter, c’est retrancher » : toute surenchère est réductrice

טִוב עשרה טפחות ועומד ממאה אמה ונופל  [tov assara tefahot ve-omed mi-mea ama ve-nofel]  « Mieux vaut une barrière de 10 empans solides qu’une de 100 coudées qui s’effondre »

כח דהיתרא עדיף  [koah dehetera adif]  « Primauté à la force permissive »  L’énoncé de la loi peut et doit perdre son caractère absolu et sa rigidité quand l’argumentation moins stricte est juridiquement sérieuse et soucieuse des bases.

La liste de ces principes directeurs, qui est loin d’être d’exhaustive, ne doit pas renvoyer le rabbinat d’Afrique du Nord et ses rabbins à une forme quelconque d’un libéralisme religieux – qu’à D ne plaise ! –  mais plutôt à montrer que leur enseignement et leur comportement n’ont historiquement jamais servi de base, de prétexte, de tremplin à l’une des multiples formes de fanatisme et d’intégrisme.  Les cas d’exception se limitent à des phénomènes individuels : en un mot, il y a eu et il y a des fanatiques en Afrique du Nord, mais jamais de fanatisme rabbiniquement institutionné.  Les ruptures, les schismes, les mouvements idéologiques dynamisés par  les « pour-et-contre », d’obédience quasiment aveugles, et autres formes de mouvances fracassantes d’appel aux tourments des exclusivismes, tous ces phénomènes ont secoué plutôt les champs communautaires ashkénazes.  Ceci surtout depuis les graves turbulences de l’époque de l’émancipation dont les vagues ne finissent plus à ce four même de perturber par leurs ressacs voire de détraquer la convivialité juive ; de porter atteinte et même fissurer la cohérence communautaire, le «  beyahad » (« le vivre ensemble ») du monde juif pratiquant, celui exactement voulu et recherché par les protagonistes du Shouhan Aroukh…..et tellement bénéfique et religieux.

Ces phénomènes sismiques, souvent d’instinct grégaire et d’intégrisme qui ont ébranlé l’histoire juive n’ont jamais été un fait nettement sépharade.  Même la flambée messianique de Shabetay Tsvi a trouvé force bois à son feu dans les forêts d’Europe Orientale alors que les premiers extincteurs se recrutèrent dans les rangs rabbiniques sépharades, particulièrement d’Afrique du Nord.

Nous avons connu en Afrique du Nord des controverses halakhiques sérieuses, serrées, mais toujours exprimées dans une écriture fair-play : jamais le ton ne s’est haussé jusqu’au conflictuel.

Aujourd’hui, nous sommes confrontés au même judaïsme, aux mêmes sources halakhiques, aux mêmes références rituelles et juridiques, nous sommes conviés à une même table, à un même Shulhan Arukh, et pourtant ça ne marche pas…les nourritures ne sont plus les mêmes.  Il y a des nuances sévères, une rigueur halakhique alimentaire qui surprend et, d’une façon générale, cette sévérité concerne rituel et rite, us et coutumes, Yom Tov et Shabbat, casherout et trefa.

Dans la génération présente, le rabbin d’Afrique du Nord subit une confrontation presque désespérée entre sa tradition et le vécu halakhique ambiant astreignant.  C’est une contestation globale de l’esprit et de la lettre de l’imprégnation reçue dans la maison paternelle et son talmud tora ou sa yeshiva ; lui qui croyait être en conformité avec la tradition ancestrale, le voici désemparé, blessé, et je dirai surtout s’il est talmid hakham.  Il faut prendre pleine conscience d’un fait significatif : alors que dans le monde ashkénaze (et depuis quelques temps dans le monde bablo-irakien), des dizaines de Qitsur Shukhan Arukh  (bref résumé du Shulkhan Arukh) ont vu le jour, tous entrainés par le vent impétueux de la surenchère halakhique aveuglée par une sévérité gratuite, rien de semblable n’a été imprimé chez les séfarades d’Afrique du Nord.

Je tiens à illustrer mon propos par quelques exemples éloquents.  Ils surprendront sûrement certains de nos lecteurs :

  • La viande halaq

c’est-à-dire sur-cacher, pratiquement consommée aujourd’hui par tout religieux qui se respecte, sans quoi… Eh bien, sans quoi, le rabbin du coin ou simplement votre frère, votre cousin ou votre neveu, ne peut plus être invité à votre table.

Cette notion de cachère halaq existe bien dans la tradition halakhique d’Afrique du Nord.  Mais il y a plus de 100 ans et pour des raisons justement de convivialité, un colloque de rabbins d’Afrique du Nord s’est tenu à Tlemcen et a décidé de supprimer la pratique du halaq et ses exigences lézardantes de la cellule familiale et communautaire.

Combien même estimeriez-vous que vous devez manger halaq, faites-le personnellement et discrètement, jamais en public où vous devez vous conformer – fussiez-vous rabbin ou très pieux –  à ce que consomment tous les invités présents.

2) Tsitsit qatan

Ces franges deviennent de plus en plus comme un signe évident de votre  ; surtout en Israël, où le tout jeune enfant, presque bébé, porte sa chasuble frangée dès qu’il coiffe sa kippa.  Si vous n’avez pas de tsitsit katan, vous appartenez ipso-facto aux juifs laïcs ou – à la rigueur –  aux traditionnalistes tièdes in petto réformés.  En Afrique du Nord, cette mitsva était réservée aux plus Sages de la communauté, au talmid hakham.  Nos décisionnaires de la plus haute époque en avaient décidé ainsi.  Les franges étant constituées de 26 nœuds – guématria du nom divin –  il fallait avoir un certain niveau de connaissance et de piété afin de préserver de toute impureté les tsitsit, porteurs de la guématria du nom divin.

Pour ma part, alors que mon père était rabbin, enfant, je n’en portais pas ; arrivé à la yéshiva, ni moi ni mes condisciples n’en portaient.  Chez les Yéménites, la pratique du tsitsit qatan était strictement réservée aux Sages des sages.  Rabbi Yossef Kappah, zal, yéménite d’origine, probablement le plus grand des talmid hakham de notre génération n’en portait pas (je l’avais interrogé à ce sujet).

3) La Mézouza

Savez-vous que dans nos régions, on ne mettait pas de mézouza aux chambranles de toutes les portes ?  Par exemple : pas aux chambres à coucher, pour les mêmes scrupules de pureté appliquées aux tsitsit

  • Répétition par l’officiant de la Amida

En Afrique du Nord, cette pratique du rite liturgique qui consiste à répéter la Amida à haute voix n’était pas observée, sauf pour la Amida de shaharit du Shabbat et Yom Tov (et pas à Moussaf).  Cette non pratique de la hazara n’est pas une ni une indulgence mais procède d’une décision halakhique quasiment unanime, elle est reprise et émaille les responsa des plus sages de nos rabbins.

Appliquez donc aujourd’hui ces pratiques de nos sages d’Algérie, faites-le à Jérusalem, à Paris ou à Marseille, elles sont récusés sèchement – même par les originaires des communautés orientales : Irak, Syrie et autres -, balayées par le vent de sévérité qui souffle sur notre judaïsme halakhique.  Et on a beau faire, écrire, dire et prouver, on vous prend néanmoins pour des anachroniques incorrigibles quand ce n’est pas pour de dangereux mécréants à combattre.

Bien d’autres exemples, non pas de libéralisme mais au contraire d’orthodoxie scrupuleuse pourraient être cités et analysés.  Cela touche d’ailleurs tous les domaines de la pratique religieuse.

……

Et puisque évocations rétrospectives il y a, il faut savoir que le regard d’un rabbin d’Algérie se pose toujours au loin, sur les eaux claires de la roche première  « maasse bereshit ».  Mon père, Rabbi Makhlouf Hazan, zal, me disait lorsque je revenais de certains bet midrash quelquefois perplexe d’avoir vu des pratiques non conformes aux normes reçues et vécues dans notre foyer rabbinique : « Apprends ceci, mon fils, toute perception d’un trouble halakhique résultant d’une controverse post Shulkhan Arukh doit te ramener pour le choix de ta pratique et de ta décision aux Rishonim (maîtres de la tradition ayant vécu avant la fixation du Shulkhan Arukh, mais après les guéonim de Babylonie, en gros entre le Xème et le milieu du XVIème siècle).  Applique systématiquement ce principe…..

« Et tu seras toujours quitte envers D.  et envers les hommes ».

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Préface du Grand Rabbin A.HAZAN extraite des SAGES D’ALGERIE  de Eliahou Marciano , Edition IMMAJ-Marseille © 2002.
Avec l’aimable autorisation de l’Institut IMMAJ et de Jacques Assouline – Jérusalem.
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