Le 14 Mai 1948 se terminait l’aventure du politique, dont le fondateur écrivait en 1897 :

Si je devais résumer le congrès (sioniste) de Bâle, bien que je m’abstienne de le dire à haute voix, ce serait de la façon suivante : À Bâle, j’ai fondé l’État Juif. Si je proclamais cela aujourd’hui, le public s’en moquerait. Mais peut être que dans 5 ans, et probablement dans 50 ans, tout le monde admettra cela. (Théodore , Septembre 1897)

De façon quasi-prophétique, ce fut 50 ans plus tard que David Ben Gurion proclama la création de l’État d’Israël dans une salle comble de Tel-Aviv où l’émotion devait être palpable. Une fois la déclaration terminée, le Rav Fisher-Maïmone récita la bénédiction de « Shééhyanou » et l’assemblée se leva pour chanter la Tikvah. Ainsi se terminait l’histoire du sionisme politique passé de rêve à réalité. Et après ?

Bien des penseurs se sont intéressés au « jour d’après » une . Que reste-t-il à des gens portés par un idéal transcendant lorsque brusquement, cet idéal, ce rêve, devient réalité ?

Le philosophe allemand fut peut être le premier à exprimer cette crainte au sujet du projet sioniste. Dans son livre La religion de la raison à partir des sources du judaïsme il exprimait l’idée selon laquelle le sionisme serait une forme ratée de messianisme. En effet, disait Cohen, le propre du messianisme est d’être une utopie inatteignable, un idéal qui pousse l’humain à s’améliorer constamment. Or c’est justement l’aspect pratique du sionisme qui effrayait Cohen. Que se passerait-il si le sionisme réussissait ? Que se passe-t-il lorsqu’un messie tant espéré arrive enfin ?

Dans une large mesure, je dois dire que Cohen avait raison – mais uniquement au sujet du sionisme politique. Le sionisme politique a perdu sa raison d’être le 14 Mai 1948, dans cette salle pleine de monde à Tel-Aviv. Mais il l’a perdu avec joie et en pleine conscience de cause. Car au sionisme politique devait succéder immédiatement le sionisme culturel. L’indépendance territoriale ne devait qu’être le commencement d’une révolution bien plus grande, bien plus profonde et plus utopique : la renaissance culturelle du peuple juif.

Cette renaissance culturelle avait déjà débuté au début des années 20, avec des penseurs sionistes aux idées tout aussi originales que radicales. A cette époque, c’était des noms comme Ahad Haam, , Brener, Berdichewsky et bien d’autres qui posaient les bases de la révolution culturelle juive que devait entraîner la création de l’État hébreu.

Mais voilà que 66 ans plus tard, cette révolution culturelle peine encore à commencer. Alors que le peuple juif a traversé ce qui est probablement les trois changements les plus drastiques de son histoire plusieurs fois millénaires, le profond questionnement intellectuel et religieux qui devrait entraîner une renaissance juive sans précédent peine à débuter.

Ces trois événements sont, dans l’ordre chronologique : l’époque moderne, ou pour la première fois de son histoire le juif put dissocier ses identités religieuse et nationale ; la Shoah, le massacre le plus brutal et le plus irrationnel de l’histoire juive ; l’Etat d’Israël, l’indépendance politique dont il rêvait pendant deux millénaires.

L’incapacité du peuple juif à réagir à ces trois bouleversements sans précédent peut s’expliquer par l’impact brutal qu’ils provoquèrent, en bien ou en mal, sur les juifs du 20e siècle. Mais voilà que la génération de la révolution sioniste disparaît peu à peu pour laisser place à notre génération, celle pour qui l’Etat d’Israël est une chose normale, une évidence quotidienne. Combien de temps pourrons-nous vivre, nous les enfants des 2e et 3e générations, sans nous interroger honnêtement et profondément sur l’impact de l’Etat d’Israël sur notre vécu juif ?

Voilà pourquoi est arrivé le temps de ce que je nomme le sionisme 2.0. Le temps de la révolution culturelle juive qui donnera tout son sens à la révolution politique. Cette révolution, des penseurs de taille l’ont anticipé et nous appellent aujourd’hui à re-ouvrir les livres fermés depuis 60 ans, à questionner la génération pionnière encore présente parmi nous, à réfléchir nous-même à notre avenir en tant que collectivité et à l’impact intellectuel, culturel, social et religieux que devrait avoir la création de l’État Juif sur nos vies et nos consciences.

 Déjà le prophète Ézéchiel résumait ainsi les deux étapes du sionisme. À la promesse « Je vous prendrai d’entre les nations, je vous rassemblerai de tous les pays et je vous amènerai sur votre terre » (Ez. 36:24) suit immédiatement la révolution culturelle « Je vous donnerai un cœur neuf et je mettrai en vous un esprit neuf » (ibid. 26). La renaissance politique toute entière n’a pour but que cet « esprit neuf » et porteur d’espoir.

Dans son introduction à La crise de la culture, écrivait au sujet de la résistance française durant la seconde guerre mondiale :

Le point central est que l’ « achèvement » qu’assurément tout événement accompli doit avoir dans les consciences de ceux à qui il revient alors de raconter l’histoire et de transmettre son sens, leur échappa ; et sans cet achèvement de la pensée après l’acte, sans l’articulation accomplie par le souvenir, il ne restait tout simplement aucune histoire qui pût être racontée.

À la différence des résistants, les pionniers sionistes avaient effectivement lié la pensée à l’acte. À nous de poursuivre le sionisme culturel, afin que « Lorsque ton fils te demandera demain, qu’est-ce que ? » (Ex. 13:14), il y ait encore une histoire à raconter.

 

 

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