Le thème de la reproduction humaine occupe une place centrale dans la paracha de [1].

« Lorsqu’une femme, ayant conçu (תזריע), enfantera (ילדה) un mâle, elle sera impure durant sept jours » ( 12:2).

Cette traduction – celle de la Bible du Rabbinat ainsi que de la totalité des éditions modernes que j’ai pu consulter – semble de prime abord inattaquable : en effet, si le verset parle de l’enfantement dans un deuxième temps (ילדה), cela implique en bonne logique que l’étape antérieure (תזריע) est celle de la conception de l’embryon, n’est-ce pas ?

Mais les difficultés de cette traduction sont importantes : ailleurs dans la Torah, l’idée de fécondation humaine est systématiquement rendue par d’autres expressions hébraïques[2]; en fait, d’un point de vue étymologique, le verbe להזריע signifierait plutôt « émettre une semence » que « concevoir »[3]. Ce n’est pas la même chose.

De plus, il faut bien percevoir que cette traduction moderne reflète nos connaissances médicales contemporaines ; or, ce n’est qu’en 1827 que l’ovule fut vraiment découvert par le naturaliste estonien Karl Ernst von Baer, et ce n’est vraiment qu’à la fin du 19eme siècle que le processus de création d’un embryon chez les mammifères (fertilisation d’un ovule via un spermatozoïde) a été vraiment bien compris[4].

Et avant ? Comment comprenait-on le début de notre paracha ? Réponse : très différemment.

Mais que savaient donc les érudits des temps anciens des processus qui amènent à la conception d’un embryon ?

 

  1. Anciennes théories embryologiques

Les Anciens ignoraient donc l’existence de l’ovule, et le fonctionnement du système reproductif humain leur était largement mystérieux. Toutefois, sans surprise, ils se posaient la question de la contribution exacte des corps de la femme et de l’homme à la formation d’un embryon humain.

Pour Aristote, un embryon était formé par la combinaison du sang de la mère (la matière) et la semence du père (la forme) ; la forme étant plus importante que la matière, la contribution du père était donc considérée comme déterminante[5]. Cette approche influença des penseurs chrétiens tels que Saint Jérôme et Saint Augustin, et on la retrouve probablement en écho dans le Talmud[6].

Une autre théorie, défendue par les Stoïques, affirmait que l’homme contribuait la « forme » ainsi que la « pneuma » (une sorte de force de vie), alors que la femme – seulement la pneuma[7].

Une troisième théorie, celle de Tertullien et sans doute de Philon d’Alexandrie, estimait que la femme ne contribuait pas concrètement au corps de l’embryon, mais fournissait simplement une sorte de terreau fertile pour le développement de la semence masculine.

Toutefois, certains médecins anciens, comme par exemple Galien[8], affirmaient l’existence d’une semence féminine ; et on retrouve notamment cette opinion dans les écrits de ce grand médecin juif que fut [9].

 

  1. Tazria et les commentateurs.

Alors, comment les commentateurs classiques ont-ils compris le début de notre paracha, et notamment le terme « Tazria » (תזריע) ?

Certains d’entre eux ont lu ce texte d’une manière assez proche de la Bible du Rabbinat – comme une référence au stade initial de la grossesse. C’est l’approche du Targoum, de Saadia Gaon et plus tard du Rachbam, par exemple.

Mais d’autres commentateurs, comme par exemple Ibn Ezra ou le Ralbag, ont lu ce même verset très littéralement – comme une référence à une émission de semence par la femme. Dans cette logique, la présence de cette semence féminine, émise – comme sa contrepartie masculine – lors des rapports sexuels, est nécessaire à la formation d’un embryon humain.

L’explication du Ramban se rapproche quant à elle des vues d’Aristote et de Maïmonide : la contribution de la mère à la formation de l’embryon est pour lui le sang utérin[10].

D’autres théories existent ; faute de pouvoir toutes les examiner dans ce court billet, j’encourage les lecteurs à les découvrir par eux-mêmes[11].

Toutefois, comme presque toutes les opinions vues jusqu’ici affirment la primauté essentielle de l’homme sur la femme dans la conception d’un enfant, je tiens à citer un responsum du Rivash[12], lequel opposait science talmudique et science grecque : pour les Sages du Talmud, mère et père contribueraient de manière égale à la formation de l’embryon, alors que pour les Sages grecs la contribution maternelle serait la plus importante.

 

  1. Science et Torah.

Toutes ces explications classiques du mot Tazria, qui se basent sur des conceptions embryologiques aujourd’hui complètement tombées en défaveur, ont été largement abandonnées. Aujourd’hui, alors que nous connaissons bien le fonctionnement du système reproductif humain (mâle et femelle), le mot « tazria » est donc compris comme une référence à la fertilisation de l’ovule – et tant pis pour la légère entorse à la grammaire hébraïque qu’une telle traduction occasionne.

De tels exemples de réinterprétation du texte de la Torah à la lumière de nouvelles connaissances scientifiques abondent : le « רקיע » du début de la Genèse (Bereichit 1:6) est désormais compris par le Malbim comme une référence à l’atmosphère terrestre, et non plus (comme avant !) comme une réelle voûte céleste que le Soleil traverserait dans son parcours journalier.

Plus personne ne croit plus que le Soleil ait littéralement arrêté sa course dans le ciel (Josué 10 :13), alors que les mefarchim pouvaient encore l’affirmer avant la révolution copernicienne ; les commentaires modernes avancent désormais que c’est la Terre qui aurait cessé de tourner. Et ainsi de suite.

Conclusion : la Torah ne s’interprète pas dans une sorte de vide absolu de la pensée ; bien au contraire : toute avancée de la pensée humaine, qu’elle soit scientifique, morale ou autre, est l’occasion d’interroger à nouveau le texte révélé afin d’y découvrir des nouvelles dimensions de sens.

Une leçon importante, me semble-t-il, alors que nous progressons jour après jour vers la Révélation de Chavouot : dans une perspective historique, c’est toute l’humanité qui avance, génération après génération, dans sa compréhension du message de la Torah.

 

Notes:

[1] Ce billet se base notamment sur les sources suivantes: James Wilberding, Forms, Souls and Embryos : Neoplatonists on Human Reproduction ; Rabbi Yaakov Shapiro, Halakhic Positions (Sexuality and Jewish Law) ; David M. Feldman, Birth Control in Jewish Law. Et en particulier le chapitre 7 du dernier livre, dont j’ai repris un nombre très important de références.

[2] Ayant notamment pour racines ע.ב.ר. ou ה.ר.ה – les exemples sont nombreux.

[3] Grammaticalement, la forme du verbe indique un causatif.

[4] Je note toutefois la découverte majeure des follicules de Graaf, par le scientifique du même nom, en 1672.

[5] Aristote, Génération des Animaux 1, 20, 729a ; 2, 3, 737a.

[6] Cf. Nidda 31a. Selon la traduction d’Artscroll, l’expression talmudique מזרעת אודם, qui décrit l’apport de la femme, fait référence au sang utérin. Telle est aussi la vue du Maadanei Yom Tov sur Rosh, Nidda 2:2.

[7] Le mot “pneuma” faisait référence à un mélange d’air et de feu.

https://en.wikipedia.org/wiki/Pneuma_(Stoic)

[8] Opera, De Semine, Livre 2 chapitre 1.

[9] Commentaire sur Michna Nidda 2:5; Michne Torah, Hilkhot Issourei Biah 5:4 :

 » למעלה מן החדר ומן הפרוזדוד בין חדר לפרוזדוד והוא המקום שיש בו שתי ביצים של אישה והשבילים שבהן מתבשלת שכבת זרע שלה »

[10] Comparer son commentaire sur Vayikra 12:2 à celui sur Bereichit 2:18. Cf. aussi la Iggeret ha-Kodesh, chapitre 3, qui semble suivre Aristote sur le rapport entre forme et matière ; mais il est maintenant douteux que le Ramban soit l’auteur de ce dernier texte.

[11] Cf. les commentaires du Sforno, Rabbeinou Bahya, Malbim, Magen Avot (Tashbatz), Ha’amek Davar, r. Hirsch, r. DZ Hoffmann, et d’autres encore. Les idées défendues sont parfois remarquablement curieuses.

[12] Chou”t ha-Rivash siman 447.

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