blochSarah Bloch-Elkouby est originaire de Strasbourg. Apres avoir fait son alyah et travaillé comme avocate elle s’est reconvertie dans la et termine actuellement son doctorat a New York. Son travail clinique se dit integratif et sa recherche porte sur l’évaluation des résultats des différents  type de psychothérapie. Elle est mariée avec Emmanuel Bloch, co-auteur du blog, et est mère de deux filles. 

La Psychologique[1].

La notion de techouva est centrale dans la religion juive.

Si l’idée que l’être humain est libre de faire ses choix de vie et qu’il est capable de préférer la raison à ses pulsions est présente en filigrane tout au long de l’année, entre Roch HaChana et Yom elle reçoit une nouvelle dimension ; même lorsqu’il s’est déjà engagé dans la faute et qu’elle fait office de norme, l’être humain a le pouvoir de faire marche arrière. S’il est vraiment déterminé, sa volonté suffit, à elle seule, à se défaire des habitudes ancrées et à faire table rase du passé.

Mais le changement est-il vraiment possible, ou bien sommes-nous tous des prisonniers de nos décisions passées ? Dans ce court billet, je voudrais confronter le concept de Techouva, cette belle idée de la tradition juive, au savoir clinique et empirique accumulé par la psychologie.

Dans un premier temps, j’examinerai si l’être humain est effectivement en mesure de changer. Je poserai ensuite la question de savoir si cette possibilité est ouverte à tout le monde, ou bien si certaines personnes sont trop « déséquilibrées » pour pouvoir reprendre leur vie en main. Finalement, ceci m’amènera à explorer l’idée de la responsabilité collective dans l’ des enfants, sans laquelle les « déséquilibrés » de demain seront toujours plus nombreux.

Le changement – mode d’emploi.

Changer, à l’âge adulte, signifie modifier le résultat de notre développement personnel ; or, ce dernier est le résultat de l’interaction entre nos prédispositions génétiques, d’une part, et des diverses stimulations et sources de stress présentes dans notre environnement, de l’autre ; ce processus a pour conséquence de créer des patterns dans une variété de domaines distincts, et je choisirai de les classifier en suivant un certain modèle de psychothérapie qui me parle beaucoup[2], auquel j’apporterai toutefois quelques modifications :

  • Notre façon de nous comporter au jour le jour, qui inclut notre degré d’impulsivité. Par exemple : Certains d’entre nous sont actifs, organisés, productifs, et d’autres sont plus anxieux, perfectionnistes, et ont tendance à laisser traîner leurs tâches.
  • Notre façon de penser, l’intensité de nos émotions et notre façon de les appréhender et d’y réagir. Par exemple : Certains d’entre nous réagissent à toute frustration par de l’auto-culpabilisation : (« je suis trop bête, j’aurais dû trouver une solution »).
  • Notre bagage inconscient, qui inclut nos croyances inconscientes par rapport à nous-mêmes et aux autres, ainsi que les raisons inconscientes qui nous motivent à répéter, encore et encore, certains comportements.

Je rajouterai deux catégories :

  • Notre physiologie, nos cinq sens et nos réactions physiques. Notre perception du monde passe avant tout par nos sens, dont le degré de sensibilité diffère d’une personne à une autre. De plus, nos émotions et nos souvenirs ont une composante physiologique extrêmement importante. Par exemple : certaines personnes sont très sensibles au bruit. Placées dans un environnement bruyant, elles ne peuvent pas fonctionner correctement.
  • Notre environnement physique et social, y compris la famille et les groupes auxquels on appartient, qui ont leur propre dynamique dans lequel notre rôle est assigné et souvent difficile à changer. On peut aussi inclure ici le support et l’amour que l’on reçoit des autres, ainsi que les sources de stress causées par l’environnement.

Ces cinq dimensions sont bien sûr reliées entre elles : chacune d’entre elles joue sur les quatre autres.

En quoi cette distinction entre les différentes composantes de notre expérience humaine aide-t-elle à changer son comportement ?

De façon générale, la meilleure manière de changer est de procéder à une introspection initiale ; celle-ci doit permettre à chacun de prendre conscience de sa propre manière de vivre ces 5 niveaux, ainsi que d’explorer les changements qu’il est possible d’y induire. Cependant, du fait de l’imbrication des différents niveaux au sein d’une personnalité, tout changement induit à un niveau donné impacte nécessairement les 4 autres niveaux.

Illustrons ce phénomène grâce à l’exemple d’une personne coléreuse qui, par hypothèse, prendrait la résolution de se forcer à respirer pendant 3 minutes avant de se laisser aller à la colère (ce qui est un changement au niveau 1, celui des actes et impulsions), et observons la cascade des changements opérés par ricochet à d’autres niveaux.

Ainsi, au niveau 2 : acquérir un comportement moins impulsif permet de limiter l’anxiété liée à l’anticipation de la colère, ainsi que de réduire la colère d’être soi-même en colère ; en outre, un tel changement influe également sur le caractère négatif des pensées automatiques portant sur soi-même et/ou sur les autres.

Ou bien encore, au niveau 3 : le sentiment de ne pas être l’esclave de ses émotions entraînera chez la personne une nouvelle façon de s’auto-percevoir. De plus, les mémoires douloureuses ou les fixations sur une certaine conception de soi seront retravaillées, ou recevront une nouvelle signification une fois que la personne prendra conscience que leur impact sur sa vie présente reste limité.

Au niveau 4, à force de respirer profondément à chaque fois qu’une source de stress est rencontrée, notre sujet fera l’expérience d’une plus grande maîtrise de son éveil physiologique en cas de stress, laquelle suffira, en tant que telle, à limiter le stress ressenti lorsque des situations similaires se présenteront à nouveau.

Finalement, au niveau 5, une capacité accrue à gérer les colères améliorera les relations interpersonnelles ; le support et l’amour reçus des proches augmentera en conséquence.

Naturellement, dans certains cas, c’est tous les niveaux qui doivent être traités en même temps. Ceci dépend beaucoup de l’étendue du problème que l’on veut changer, mais aussi bien sûr de la personnalité concernée. Pour certains, qui sont organisés, efficaces et disciplinés, mais qui ont tendance à ne pas ressentir d’émotions fortes, une approche introspective, accompagnée de méditations destinées à améliorer leur capacité à se connecter aux émotions et à comprendre combien elles impactent, en réalité, leurs décisions, sera souvent suffisante pour prendre conscience de certains patterns et de les changer. Pour d’autres, en proie à des émotions de type « montagnes russes », accompagnées d’actions destructrices et/ou autodestructrices, l’introspection ne suffira souvent pas, et apprendre des techniques de gestion des émotions[3] se révèlera alors nécessaire. Enfin, pour TOUS, une connexion profonde et intime avec autrui est nécessaire. La source la plus fiable de changement est la relation à autrui.

Les « maladies mentales », « troubles psychiatriques » et « déséquilibrés »

Les paragraphes précédents sont-ils valables pour les « malades mentaux » ? Dans le service psychiatrique dans lequel je travaille tous les matins, les patients internés (de gré ou de force) me posent souvent cette question : peuvent-ils changer leur destinée ? Seront-ils toujours soumis à la peur de ces voix qui leur parlent et qu’ils sont les seuls à entendre ? Seront-ils toujours incapables de rattraper ce fil de pensée qui s’effiloche chaque jour un peu plus ?

Pour d’autres, la conscience même d’avoir un problème n’existe pas. Leurs délires ont la peau dure, et ils me répètent, encore et encore, qu’ils sont de grands propriétaires immobiliers sur la 5e avenue à New York, ou qu’ils viennent d’être nommés pour remplacer Ban Ki-moon à la tête de l’ONU…

L’idée d’une démarcation claire entre la normalité et la « maladie mentale », ou le « trouble psychiatrique » a reçu un essor extraordinaire avec l’avènement de la psychiatrie moderne, au début du 20e siècle. Certaines expériences humaines ont été classifiées comme « anormales », avec la croyance qu’elles étaient causées par des causes organiques qu’on ne tarderait pas à découvrir.

Or, la psychiatrie n’a pas tenu sa promesse. Elle n’a jamais réussi à identifier les causes génétiques / biologiques desdites « maladies mentales ». Et pour cause, même les conditions classées comme maladies mentales graves, comme la schizophrénie (que la croyance populaire confond avec le dédoublement de personnalité), ne sont pas causées uniquement par des prédispositions biologiques. Ainsi, à bagage génétique identique, le jumeau d’un patient diagnostiqué schizophrénique aura seulement 80% de chances de recevoir le même diagnostic.

L’approche dite stress-diathesis suggère que c’est en réalité l’interaction entre certaines prédispositions génétiques (d’une part) et des sources de stress qui activent ces dernières (de l’autre), qui est la cause desdites « maladies mentales ». Selon la force de la prédisposition, le niveau de stress suffisant pour occasionner son expression varie. De plus, les sujets réagissent de manière variable aux différentes sources de stress : soumettez par exemple un enfant extrêmement sensible au bruit à un environnement bruyant, et son niveau de stress ressenti sera infiniment plus élevé que celui d’un enfant non sensible au bruit dans le même environnement…

Dans le cas des « maladies » considérées comme plus handicapantes comme les troubles bipolaires, ou la schizophrénie, les prédispositions génétiques sont parfois à ce point prépondérantes que seul un entourage absolument parfait, dans le sens de sa capacité à s’adapter totalement aux besoins de l’enfant, a des chances d’éviter l’expression la plus sévère de toutes les prédispositions.

Pour être parfait, l’entourage a besoin de calibrer très précisément le niveau de stress auquel est soumis l’enfant : il s’agit d’éviter tout stress trop élevé, lequel éveillerait les gènes « problématiques », mais aussi de ne pas tomber dans le piège d’une stimulation insuffisante, laquelle priverait l’enfant de l’acquisition de stratégies de défense efficaces contre le stress et la frustration. Cet apprentissage se fera essentiellement par le jeu, la fantaisie, les livres, les films, mais aussi grâce à l’imitation mimétique de l’entourage. De plus, un principe central devra être inculqué à l’enfant : l’amour de soi et la reconnaissance de ses limitations, grâce auquel l’enfant apprendra à célébrer ses points forts mais aussi à tolérer ses points faibles.

Lorsque ceci n’a pas eu lieu pendant l’enfance, ou lorsque cela n’a pas suffi à enrayer le développement des fonctionnements « anormaux », de sorte que ces « maladies » sont diagnostiquées à l’âge adulte, le changement est tout de même encore possible. Souvent, ce changement ne peut pas complètement faire revenir la machine en arrière, et ne produit au mieux qu’une simple amélioration de la situation et une relative diminution de la souffrance. Pour générer ce changement, les mêmes principes énoncés ci-dessus sont valables : avant tout, une connexion humaine forte et inconditionnelle est nécessaire. Ensuite, la personne doit évoluer dans un milieu sans stress le temps d’apprendre, en thérapie, des façons effectives de faire face au stress et aux frustrations. Souvent, lorsque le patient a des illusions qu’il n’est pas capable de les remettre en cause, une grande partie de ces modifications doivent être faites à son insu. Dans certains cas, lorsque son état le rend dangereux, pour lui-même ou pour autrui, un traitement pharmacologique se révèle nécessaire.

Ceci m’amène à ma troisième partie : la responsabilité de notre société et la notion de techouva comme créatrice d’une culture du changement.

Techouva dans la société – Techouva de la société

Au cours des deux parties précédentes, j’ai voulu démontrer que le changement est à la portée de tous. Cependant, j’ai aussi suggéré que, dans de nombreux cas, ce changement dépend de la réalisation de trois conditions préalables ; en outre, ces mêmes conditions sont celles qui déterminent notre capacité à élever nos enfants en évitant d’éveiller certaines de leurs prédispositions génétiques qui les vouent à des expériences douloureuses typiquement nommées « troubles psychiatriques ». Ces trois conditions sont les suivantes :

  • La réduction immédiate et significative du stress, l’apprentissage de stratégies adaptées pour y faire face, puis sa réinsertion progressive et adaptée au niveau de résilience de l’individu.
  • La promotion de relations interhumaines fortes, à même de soulager bien des maux.
  • L’acceptation sociale des différences.

Aux Etats-Unis, je constate à regret que non seulement ces trois conditions ne sont pas respectées, mais qu’en outre la médicalisation à outrance de la psychologie a conduit à une situation absurde dans laquelle enfants et adultes sont constamment comparés à un certain modèle idéal, reçoivent rapidement un diagnostic psychiatrique lorsqu’ils divergent de cet idéal social, et sont finalement mis sous médicaments psychiatriques.

Or, si ces médicaments soulagent parfois certains « symptômes » sur le court terme, ils ont souvent des effets secondaires dévastateurs sur le long terme. Certes, la réduction symptomatique à court terme permet à la société de maintenir l’ordre établi ainsi que la croyance dans ce moule illusoire de normalité. Mais à plus long terme, le coût social est considérable, et les vraies questions continuent d’être évitées : quelle est la définition de l’anormalité ? Comment réagir face à un ordre social qui produit des niveaux de stress intolérables pour l’individu ? Etc.

Même si la situation est, me semble-t-il, bien moins extrême en Europe et en Israël, il n’en demeure pas moins qu’elle reste loin d’être idéale, et les difficultés innées ne sont pas comprises ni traitées de façon efficace avant qu’il ne soit trop tard. Ainsi, un enfant qui serait « hyperactif » à New York, et soumis à un traitement pharmacologique aux amphétamines, sera à Paris un mauvais élève « turbulent » et « qui ne tient pas en place ». Dans les deux cas, les vraies questions ne sont pas abordées :

  • Quels sont les processus sensoriels, physiologiques, cognitifs et affectifs à la base de ce comportement ?
  • Est-il légitime de vouloir les modifier ? Est-il objectivement « anormal » d’être hyperactif ou est-ce juste une condition humaine parmi tant d’autres ?
  • Dans la mesure où il est légitime de rechercher un changement, comment ce changement peut-il être occasionné de la façon la plus sûre pour l’enfant et dans le souci constant de son bien ?

Dans le monde orthodoxe, aussi divers qu’il soit, il me semble la mise en place d’un système de « santé mentale » et d’un système d’éducation basés sur les prémisses développées ci-dessus (connexion humaine inconditionnelle, modulation du stress et de la stimulation en fonction des prédispositions de l’enfant, et surtout élargissement du couloir étroit de la « normalité ») ne sont certainement pas une priorité. Pour la plupart des enfants, qui ont une génétique « solide », l’impact néfaste d’une éducation « standard » ne les empêchera pas de fonctionner dans notre société. Peut-être n’atteindront-ils pas leur plein potentiel, mais ils seront plus ou moins capables d’être des citoyens productifs. Pour les autres, le prix à payer sera cher. Pour ceux-là, dont le nombre grandit d’année en année, et qui sont les victimes de nos priorités mal placées, je crois que nous devons faire techouva.

ותפילה ותשובה וצדקה מעבירין את רוע הגזירה… Je me permets de suggérer qu’ici on peut interpréter צדקה comme צדק: sans une société juste, qui accepte chaque humain tel qu’il est mais lui donne également le soutient nécessaire pour développer au maximum ses capacités et enrayer sa souffrance, la destinée douloureuse de certains  (גזירה)ne sera pas annulée.

Notes:

[1] Merci a Emmanuel Bloch pour sa relecture attentive et ses commentaires constructifs.

[2] L’« assimilative psychodynamic psychotherapy » de Gold et Stricker.

[3] Attention : ne pas les ignorer, ni les annuler ! Les émotions sont extrêmement importantes pour notre équilibre.

Print Friendly

Billets relatifs