Guest Post d’Annie Toledano Khachauda, qui nous raconte les fêtes de Tichri de son enfance, dans la ville de Meknès (). 

Les fêtes de Tichri sonnaient le glas de nos vacances scolaires, elles débutaient généralement à la fin de celles ci et une grande fébrilité régnait dans la ville. La fête de Rosch Hachana fera l’objet d’une longue description que je relaterai ultérieurement.

 La préparation de Yom Kippour dans la synagogue de mes grands parents Benamara obéissait à un cérémonial précis. C’était l’occasion pour les enfants que nous étions d’aménager l’espace réservé aux femmes, espace situé au 1er étage, largement ouvert afin de leur permettre d’assister à toute la liturgie et de voir les sepharim sortir du Hékhal, de participer à l’office bien qu’elles fussent séparées des hommes. Quelques jours avant Kippour, les bancs qui constituaient le mobilier de cet espace étaient remplacés par des matelas moelleux et des coussins d’appui que toutes les femmes apportaient de leurs maisons. Ce lieu était aménagé de telle sorte que cette journée consacrée à l’introspection et au repentir se passât le mieux possible pour nous.Le plus souvent nos grands mères ne parlaient pas ce jour, ceci afin de ne proférer aucune médisance pouvant être assimilée à du « lachone ara » Les plus jeunes d’entre nous qui voulaient les imiter ne tenaient en général qu’une toute petite heure. D’une façon tacite aucune jeune mère ne venait avec un nourrisson ou de très jeunes enfants.

Meknès possédait pourtant un irouv et elles pouvaient le faire mais il était admis que les synagogues étaient des lieux de prière et non des jardin d’enfants ; Ces derniers dépensaient leur énergie chez eux avant de rejoindre la synagogue dès qu’ils pouvaient rester sages.

Ce jour n’était pas à vrai dire une fête pour nous. Dès que nous atteignions l’âge de 7 ans commençait pour nous l’apprentissage du jeûne. Nous le faisions progressivement . Chaque année, nous résistions 1h de plus et ainsi de suite jusqu’à 11 ou 12 ans, quand enfin victorieux nous bravions la faim et la soif et résistions jusqu’à la clôture. Il fallait une foi chevillée au corps pour résister aux effluves de brioches perlées de sucre, des couronnes dorées que décoraient les graines d’anis et de sésame, des galettes sucrées et croquantes, des galettes sablées et salées. Toutes ces douces tentations nous narguaient et il fallait pourtant résister. La première fois constituait une victoire largement récompensée par les encouragements de toute la famille et des baisers chaleureux, également par une pièce sonnante et trébuchante qui allait grossir notre pécule reçu par les oncles et tantes.

Aucune de nos synagogues ne possédaient d’espace réservé à la souccah puisque toutes les maisons en avaient une. Dès la construction de l’édifice qui allait abriter la famille, une pièce sans toît était reservé à la souccah. Mes grands parents Benamara en avait une sur la terrasse, quant à nous, elle était dans la cour derrière la maison, dans le prolongement de notre cuisine.  Cette même cour séparée par un petit muret abritait également la souccah de notre plus proche voisin Rabbi Shlomo Toledano, une grande figure du judaïsme de qui nous enchantait par ses chants, sa diction et la délectation qu’il mettait à articuler toutes les bénédictions comme s’il en découvrait chaque fois la saveur. Il habite actuellement à Bné Brak en Israël, il a hélas perdu la vue et son fils Rabbi Binyamin Toledano qui a partagé mes jeux d’enfant est un grand maître en Israel.

Tout juste après la rupture du jeûne de Kippour, mon père avec un air entendu demandait alors à ma mère :

où allons nous construire la souccah cette année ?  Invariablement, ma mère faisait la même réponse : dans la cour comme les années précédentes ! Lorsque nous étions enfants une telle question suivie de son invariable réponse nous laissait perplexes. Par la suite nous avons su qu’il était recommandé d’en parler à ce moment.

Je décrirai plus tard cette fête, ces décorations qui nous occupaient toute la journée avec les guirlandes fabriquées par nos soins et collées avec une préparation maison faite d’eau et de farine. La joie d’habiter cette cabane éphémère et d’y faire des repas entre amis et famille.

 Cette fête se clôturait en apothéose avec les réjouissances de Simhat Thora.

Dans la synagogue Benamara de mes grands parents, le soir venu, les femmes suivaient l’office habituel et étaient dans la galerie qui leur était réservée à l’étage. Cette galerie, largement ouverte permettait à nos mères et nos grand mères de voir les sepharims sortir du Hékhal, écouter la lecture qui en était faite et suivre toute la liturgie avec une belle visibilité bien que séparées du lieu stratégique. Le soir de Simhat Thora était particulier. Toutes les femmes étaient invitées à rejoindre le lieu de prière des hommes, mais surtout, elles étaient invitées à prendre chacune un sepher thora et  à le faire danser. Il est vrai qu’à Meknès, la quasi totalité des femmes avaient conscience de l’importance de cet acte et s’en donnaient à cœur joie en chantant et en dansant avec les sepharim. J’avais 4 ou 5 ans et je percevais déjà cette joie indescriptible chez toutes les femmes admises exceptionnellement ce jour là dans l’enceinte synagogale, enlaçant précieusement nos écritures. C’était un symbole fort . Il était alors admis que les femmes pouvaient s’approprier ce qui était le symbole le plus sacré du judaïsme.

Elles pouvaient peut être à mon sens, admettre d’être écartées pour tous les autres moments puisqu’il était admis qu’elle avait la charge de préparer la cuisine, s’occuper des enfants et œuvrer pour le chalom baït. Ce moment où il leur était permis de s’approprier nos textes sacrés allègeait ce manque qu’elle pouvait ressentir.

Dès lors que la gent féminine occupe les plus hauts postes par leurs études en étant profeseure de medecine, magistrate, politicienne, chercheuses, pourquoi ne pas leur donner leur vraie place, tout cela en harmonie avec leur conjoint pour leur permettre d’étudier et de transmettre nos textes sacrés comme pour les hommes ? Pourquoi leur dénier le droit d’avoir une vraie place dans l’étude poussée de nos écrits ?

Le lendemain, jour de Simhat Thora proprement dit donnait lieu à des agapes offert par mon oncle Charles au sein même de sa synagogue car il était Hatane Thorah ;   les congélateurs n’avaient pas encore leur place au sein de nos cuisines et toutes les femmes de la famille étaient mobilisées pour faire de cette journée la plus délicieuse de l’année.

Même si je m’en éloigne car ni l’époque ni le pays ne sont les mêmes, je me rends compte que ces rituels rythment mon temps et je les observe malgré tout en prenant quelques libertés. Mon vendredi est une journée exclusivement dédiée au shabbat, et le soir venu, je suis aussi exténuée que ma mère ne l’était à la fin de ses journées après les préparatifs du shabbat et des fêtes.

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