goren-kotel est sans nul doute la date la plus tragique du calendrier hébraïque, elle marque avant tout la chute de Jérusalem et la destruction des deux Temples, mais au fil des siècles se sont rajoutés l’ensemble des malheurs du peuple juif en exil. Les kinot, ces poèmes bouleversants des communautés et ashkénaze, relatent les exils, les pogromes et les conversions forcées que subirent les juifs dispersés aux quatre coins du monde.

Une des centrale de ce jour de deuil est la de Nah’em, que nous insérons dans la Amida au milieu de la quatorzième bénédiction – celle pour la reconstruction de Jérusalem.

Cette prière appelle Dieu à prendre en pitié les endeuillés de Jérusalem et à reconstruire la ville sainte. C’est une prière à la fois tragique et bouleversante, symbolisant l’amour que les juifs ont toujours porté à leur ville éternelle. Cependant, une partie des mots de la prière ne semble plus representer la réalité d’une ville ayant retrouvé sa souveraineté juive et comptant plusieurs centaines de milliers d’habitants.

Après la guerre des six jours, de nombreuses voix se sont faites entendre pour modifier cette prière. L’idée n’est pas de changer pour changer mais de faire en sorte que nos prières restent profondément ancrées dans la réalité et que nos demandes ne s’accompagnent pas d’ingratitude pour ce que nous avons déjà reçu. Certains se plairont à regarder uniquement la moitié du verre vide, moitié qui nous pousse à continuer à prier pour l’accomplissement total des promesses prophétiques ; mais il me semble qu’il y ait un profond manque de foi à nier les miracles de la Jérusalem moderne, à nouveau indépendante et peuplée de ceux qui l’ont pleuré durant deux millénaires.

Dans ce billet, je présenterai deux principales variantes de cette prière proposées par Rav Haïm David Halevy et Rav Shlomo Goren. Chacun se sentira libre d’adopter ou pas une variante rendant sa prière plus honnête et concrète.

 

 

La prière traditionnelle (selon le rite séfarade) :

 

נחם האלהינו את אבלי ציון ואת אבלי ירושלים, ואת העיר החרֵבה והבזויה והשוממה. מבלי בניה היא יושבתוראשה חפוי כאישה עקרה שלא ילדה. ויבלעוה ליגיונים ויירשוה, ויטילו את עמך ישראל לחרב, ויהרגו בזדון חסידי עליון. על כן ציון בְּמֶרֶר תבכה וירושלים תתן קולה. לבי לבי על חלליהם, מעי מעי על הרוגיהם, כי אתה ה‘ באש הצתה ובאש אתה עתיד לבנותהככתוב: ואני אהיה לה נאם החומת אש סביב ולכבוד אהיה בתוכה. ברוך אתה ה‘, מנחם ציון ובונה ירושלים.

Console, Eternel notre Dieu, les endeuillés de Sion, et les endeuillés de Jérusalem, et la ville détruite, pillée et ruinée; sans ses enfants elle demeure, et sa tête est enveloppée, comme une femme stérile qui n’a pas enfanté Les légions l’ont ruinée et en ont hérité; ils ont passé ton peuple d’Israël par l’épée, et ceux qui chérissent le Très-Haut furent tués par le méchant. C’est pourquoi Sion verse des larmes amères, et Jérusalem fait entendre sa voix. Mon cœur, mon cœur, pleure sur leurs cadavres, pleure sur leurs tués, car toi, Eternel, l’a détruite par le feu, et par le feu Tu la reconstruiras, ainsi qu’il est écrit : « Et Je serai pour elle, parole de l’Eternel, une muraille de feu l’entourant, et pour le culte, Je serai en son enceinte » Béni es-Tu, Eternel, qui consoles Sion et construis Jérusalem.

Le texte du rite ashkénaze n’est pas très différent. En gras, apparaissent les mots qui dénotent complétement avec la réalité actuelle. Au centre, les mots “sans ses enfants elle demeure” alors que la ville est peuplée de plus de 400 000 juifs (!).

 

 

Variante 1 : Rav Haim David Halevy propose un changement minime

Rav Haim David Halevy (1924-1998), ancien grand rabbin séfarade de Tel-Aviv-Yaffo et auteur de la série de responsa “Assé lekha Rav”, a proposé un changement minime, qui a l’avantage de ne presque pas toucher au texte de la prière tout en la rendant plus actuelle.

Ce changement consiste tout simplement à rajouter le mot « שהייתה/qui était » au début de la phrase soulignait en gras. Ainsi, cette phrase devient d’un coup au passé (remplacez aussi יושבת par ישבה). Pour justifier ce changement, Rav Halevy écrit : “Et sache que nous n’avons pas à changer les textes de notre nation, sauf en cas de force majeure. De mon point de vue, ce changement nous sauve du statut de “menteurs de devant Dieu” (!), tout en conservant la version originelle”1.

Il me semble que ce changement a eu beaucoup de succès chez les communautés séfarades israéliennes. Il est même imprimé sans note préalable dans le siddour “tfilat hah’odesh” édité par les éditions Erez et préfacé par les rabbins Zini, Shloush et Shlomo Amar.

Le problème causé par ce changement, c’est que si nous mettons la phrase au passé, nous ne comprenons plus vraiment pourquoi nous la disons… La prière de Nahem est une lamentation sur la situation actuelle de Jérusalem. Ce changement la transforme presque en remerciement sur la ville qui n’est plus désolée et sans ses enfants.

Citons aussi un changement assez proche proposé par Rav Aharon Lichtenstein, dirigeant de la Yeshivat Har Etzion et gendre de Rav Soloveitchik. Il propose tout simplement de ne pas dire les mots “ la ville détruite, pillée et ruinée; sans ses enfants elle demeure”. Ce changement à l’avantage d’être minime, de tenir compte de la réalité et de garder le texte originel de la prière.

 

 

Variante 2 : met l’accent sur la consolation

Rav Shlomo Goren (1918-1994), tour à tour Grand Rabbin de Tsahal, de Tel-Aviv puis d’Israël, faisait parti des libérateurs de la vieille ville de Jérusalem en 1967. Son image sonnant du Shofar face au Kotel, un sefer torah dans la main a fait le tour du monde. Après la libération de Jérusalem, Rav Goren rédigea une nouvelle version de Nah’em, imprimée jusqu’à aujourd’hui dans les livres de prières de l’armée israélienne. Cette version, assez différente de la traditionnelle, se base majoritairement sur le texte du Talmud de Jérusalem.

 

נחם האלהינו את אבלי ציון ואת אבלי ירושלים, ואת העיר האבלה החרבה וההרוסה. ציון במר תבכה וירושלים תתן קולה. לבי לבי על חלליהם, מעי מעי על הרוגיהם. ולישראל עמך נתתה נחלה ולזרע ישורון ירושה הורשת. נערה האלהינו מעפרה והקיצה מארץ דויה, נטה אליה כנהר שלום וכנחל שוטף כבוד גוים. כי אתה הבאש הצתה ובאש אתה עתיד לבנותה, כאמור: ואני אהיה לה נאום החומת אש סביב, ולכבוד אהיה בתוכה. ברוך אתה ה‘, מנחם ציון ובונה ירושלים.

Console, Eternel notre Dieu, les endeuillés de Sion, et les endeuillés de Jérusalem, et la ville endeuillée et détruite. Sion verse des larmes amères, et Jérusalem fait entendre sa voix. Mon cœur, mon cœur, pleure sur leurs cadavres, pleure sur leurs tués.

À ton peuple Israël tu donnas un héritage, à l’engeance de Yeshouroun tu fis hériter une terre. Reveille là, Eternel notre Dieu, de sa poussière; et mets fin à son malheur. Étends toi par dessus elle comme un fleuve de paix et comme une rivière balayant l’orgueil des nations.

Car toi, Eternel, l’a détruite par le feu, et par le feu Tu la reconstruiras, ainsi qu’il est écrit : « Et Je serai pour elle, parole de l’Eternel, une muraille de feu l’entourant, et pour le culte, Je serai en son enceinte » Béni es-Tu, Eternel, qui consoles Sion et construis Jérusalem.

 

Les principaux changements se trouvent dans la suppression des mots la ville méprisée et honteuse”, présents dans le rite ashkénaze et “la ville demeurant sans ses enfants”. Mais surtout, Rav Goren y rajoute un paragraphe entier a sur l’espoir d’une consolation prochaine. Ce paragraphe souligne l’espoir apporté par la situation actuelle, sans tomber dans un messianisme éperdu.

 

 

Deux versions supplémentaires

Pour les intéressés, je rajoute deux versions supplémentaires.

La première est du Rav David Shloush, Grand Rabbin de Netanya. Rav Shloush remplace “Jérusalem” par “le Mont Sion et son Temple”. Ainsi, la prière s’axe entièrement sur le rétablissement du Temple.

La deuxième est du Professeur Efraïm Urbach et s’axe principalement sur les gens morts pour la reconstruction de Jérusalem et sur la ville “se reconstruisant de ses ruines, se relevant de sa destruction et repeuplant sa désolation”.

Variante du Rav Shloush :

נחם ה´ אלוקינו את אבלי מקדשך ואת הר ציון ששמם מבלי בניו הוא יושב, שפחה תירש גברתה, בני הגר בנו עליו מסגדם, ואין אנו יכולים לעלות ולראות ולהשתחוות לפניך בבית בחירתך בנווה הדרך בבית הגדול והקדוש שנקרא שמך עליו, בעונותינו שרבו למעלה ראש ובאשמותינו שגדלו עד לשמים. לבי לבי על הר המוריה, מעי מעי על קדש הקדשים שטמאים הלכו בו, כי אתה ה´ באש הצתה ובאש אתה עתיד לבנותה ככתוב ואני אהיה לה נאם ה´ חומת אש סביב ולכבוד אהיה בתוכה. ברוך אתה ה´ מנחם ציון ובונה ירושלים.

Variante d’Urbach :

רחם האלוהינו ברחמיך הרבים ובחסדיך הנאמנים עלינו ועל עמך ישראל ועל ירושלים עירך, הנבנית מחורבנה, המקוממת מהריסותיה והמיושבת משוממותה.

על חסידי עליון שנהרגו בזדון ועל עמך ישראל שהוטל לחרב. ועל בניה אשר מסרו נפשם ושפכו דמם עליה ציון במר תבכה וירושלים תתן קולה, לבי לבי על חלליהם מעי מעי על חלליהם.

והעיר אשר פדית מידי עריצים ולגיונות ולישראל עמך נתת נחלה ולזרע ישורון ירשה הורשת נטה עליה סכת שלומך כנהר שלום לקים מה שנאמר : ואני אהיה לה נאם החומת אש סביב ולכבוד בתוכה, ברוך אתה המנחם ציון ובונה ירושלים.

 

1Shout assé lekha rav, 7:35

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