Né à Périgueux en 1961, Rav Joël a eu un double cursus : études et carrière professionnelle dans le High-tech et études juives auprès des plus grands maîtres du Judaïsme français, dont principalement le Rav Eliahou Abitbol. C’est aux EEIF, qu’il a, très jeune, été touché par le « virus » de l’engagement. Il a créé, il y a 11 ans, la Yéchiva des Etudiants de Marseille, qu’il dirige depuis.

La question de « l’actualité », ou tout au moins de « l’actualisation », est une question indispensable, sur ce sujet comme sur tous les autres, comme sur tous nos textes. Elle est néanmoins délicate dans la mesure où particulièrement quand il s’agit d’actualiser, on se retrouve vite aux prises avec les lieux communs qui circulent, des tendances et des modes qui touchent aussi la pensée et le religieux…

Qui plus est, la destruction des deux Temples et les exils qui s’en sont suivis nous renvoient aussi au rapport à la terre d’Israël, sujet ô combien sensible aujourd’hui, sur lequel les esprits s’échauffent vite et les dogmatismes prennent le pas… D’autant que la question qui m’a été posée, par nos amis Emmanuel et Gabriel, est entre autres de comprendre quel en est le sens pour nous au XXI° siècle, alors que Jérusalem est reconstruite, et plus largement peuplée que jamais.

Je ne vais me pencher, dans le cadre de ce billet, que sur le fond, c’est-à-dire sur les causes rapportées par la tradition à la destruction du Temple, et à leur actualité. La présence massive de Juifs en terre d’Israël fera, pourquoi pas, l’objet d’un autre article.

Deux assertions talmudiques se complètent. La première du Talmud de Babylone[1] qui cherche un sens aux destructions des Temples : le premier l’a été à cause des transgressions des trois interdits les plus graves[2], et le second l’a été à cause d’une gratuite, dont nous allons devoir définir la nature, qui sévissait au sein du peuple juif… La deuxième occurrence, issue quant à elle du Talmud de Jérusalem[3], affirme, opportunément pour notre question, que « Toute génération qui n’a pas connu la reconstruction du Temple, est considérée comme l’ayant elle-même détruit » ! Une manière de signifier que la problématique soulevée par la destruction du Temple relève d’une permanence de chaque instant, tant que nous ne vivons pas leur reconstruction !

On retrouve cette notion de haine gratuite dans une autre catastrophe : l’épidémie qui a décimé 24 000 élèves du grand Rabbi Akiva.

Ce travers préoccupe très gravement les Maîtres du Talmud, qui vont instituer les deux périodes de deuil les plus importantes (en taille, et donc quelque part aussi en importance) du calendrier hébraïque : celle que nous vivons actuellement entre le 17 tamouz et le 9 av, et celle du Omer.

Beaucoup de restrictions, comme l’interdiction d’écouter de la musique, de se raser, …etc… mais surtout, de mariage ! Ce dernier point est énorme au regard de l’importance majeure, capitale, qu’on lui accorde de par ailleurs[4].

Les Maîtres semblent donc déceler dans cette haine gratuite quelque chose qui ruinerait, c’est le cas de le dire, toute vie juive de l’intérieur[5]. Ils décident donc d’instituer ces périodes de deuil comme marqueur, tel un rappel à l’ordre.

Mais, comme précisé plus haut, nous nous devons de tracer les contours de cette haine gratuite. J’aimerais rapporter là un enseignement de mon maître, le Rav Eliahou Abitbol[6], qui soulignait la difficulté à définir cette haine qualifiée de gratuite. Difficile, dans la mesure où le fameux passage du Talmud qui y voit les germes de la destruction du second Temple, précise qu’elle sévissait dans une génération « qui s’adonnait à la pratique de la Thora, à son étude et à la bienfaisance sociale ». La Thora interdit d’haïr son prochain[7]. Comment, dès lors, le Talmud peut-il affirmer que ces gens « pratiquaient la Thora » ? De plus, que cette haine soit dite gratuité signifie, a minima, que celui qui la subit n’a rien commis pour la justifier ! Quel peut être le moteur et sa nature d’une telle haine pour cohabiter avec une vie de Thora ? Qui plus est dans le cœur d’hommes, de grands hommes, s’adonnant à l’étude de la Thora !

La question se trouve confirmée par le drame des élèves de Rabbi Akiva, qui étaient nécessairement la crème d’Israël, et qui pourtant ont failli dans cet écart qu’on peut qualifier de criminel au regard de la comparaison talmudique qui est faite entre leur comportement et les trois interdits capitaux[8].

Rav Eliahou a alors exprimé, durant un long développement que j’espère ne pas trahir en le résumant en ces quelques mots, qu’il fallait traduire l’expression haine gratuite par haine idéologique ! En effet, c’est celle qui nous pousse à haïr et rejeter l’autre sans que celui-ci n’ait commis d’autre forfait que de penser différemment, d’être d’une autre chapelle, oh pardon, d’une autre synagogue… Le piège de la pensée est précisément de s’enfermer sur elle-même, et ce proportionnellement à sa puissance et sa pertinence !

Cette haine est totalement gratuite et non seulement cohabite avec une vie de Thora, mais prend le risque de se retrouver même renforcée par celle-ci ! Plus on voudra vivre la Thora, plus on voudra la connaitre, la défendre, et plus on pourrait trouver légitime (voire nécessaire !) d’imposer sa compréhension aux autres, et de nier à son frère le droit de penser différemment.

Bien sûr, nos Maîtres ont perçu le vice et le danger d’une telle attitude, et ont instauré des clignotants tout au long du calendrier juif. C’est l’objet de ces longues périodes de deuils du Omer et de Tamouz et Av.

Je crois malheureusement qu’il est peu de dire qu’aujourd’hui encore nous n’en n’avons pas fini avec cette haine idéologique, et qu’entre séfarades/ashkénazes, hassidim/mitnagdim, sionistes/antisionistes, religieux/non-religieux, et j’en passe, il existe malheureusement ce type de rejet.

Entendons-nous bien, les Maîtres de la tradition ne nous proposent pas pour autant une entente mièvre et puéril, du style « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil »… Ils promeuvent une exigence extrême de la pensée, et parallèlement une vigilance aussi forte face aux dérives sociales, souvent corolaires à une pensée radicale. Certes, il s’agit là, d’une véritable position d’équilibriste !

C’est la réflexion que je nous propose pour cette période : Comment développer, chacun de notre côté et dans le cadre de notre socialité en fonction de notre sensibilité, une véritable pensée exigeante, forte et profonde, tout en évitant cette haine idéologique qui consiste au rejet de celui qui pense différemment ?

Notes:

[1] Talmud Babli Yoma 9B

[2] Il s’agit du meurtre, des interdits sexuels graves et de l’idolâtrie. Le talmud ne manque pas de faire l’équivalence entre la haine gratuite et ces 3 transgressions majeures.

[3] Talmud Yérouchalmi Yoma 5B. Il est à noter qu’en amont dans le texte, il est rapporté les mêmes causes de la destruction du premier Temple que dans le Talmud Babli, avec le même parallèle entre les trois interdits capitaux et la haine gratuite.

[4] Il est peu dire que le mariage est une chose très importante dans la tradition juive, comme seule illustration je ne citerai qu’une qui interdit à un individu de vendre son Sepher Thora, sauf si c’est pour lui permettre d’étudier la Thora ou de se marier !

[5] Voir note 2.

[6] Fondateur de la Yéchiva des Etudiants de à Strasbourg en 1968. Il a été l’élève de grands maîtres du Judaïsme contemporain, comme entre autres Rav Léon Ashkénasi-Manitou, Rav Chlomo Wolbe ou encore Rav Guédalia Nadel. Il est lui-même à l’origine d’une véritable école de pensée qui a égrainé des élèves à travers la et même au-delà, dont certains sont bien connu, comme Benny Lévy. Il poursuit inlassablement son enseignement quotidien à Strasbourg.

[7] Vayikra (Lévitique) XIX-17

[8] Voir note 2.

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