Article publié dans le numéro 164 du magazine Tenou’a pour lequel j’ai le plaisir d’écrire régulièrement et que je recommande chaleureusement pour sa qualité et la diversité des intervenants. (lien vers le site de Tenoua)

Un souvenir. J’ai 16 ans, j’étudie en binôme une page du Talmud tirée de Kidushin, le traité qui porte sur le mariage juif. Nous sommes un groupe de jeunes étudiants orthodoxes évoluant dans une école de garçons, où la séparation entre les sexes est présentée comme une nécessité juive absolue. Pourtant, nous étudions un traité où les femmes sont constamment présentes en tant qu’objet d’étude. Nous discutons tout aussi bien de la façon dont un homme acquière (sic) une femme que de la psychologie féminine vue par la tradition rabbinique. Alors que le Talmud est empli de débats, de réfutations et de questionnements, lorsqu’il s’agit des femmes cette tradition devient subitement monolithique.

Une femme s’acquière et si nous doutons un instant qu’il existe une similitude juridique entre cette acquisition et celle d’un bien immobilier, on nous précise que les règles d’acquisition des femmes s’apprennent du parallèle avec l’achat du terrain de Hébron où Abraham enterra son épouse. Quelques pages plus loin, le Talmud discute des similitudes et différences entre l’acquisition d’une épouse et l’achat d’une esclave, tout un programme.

La psychologie féminine imaginée par les hommes est également étayée. On y apprend que la nature d’une femme est dans la passivité (« La nature féminine est de se laisser acquérir et celle de l’homme est d’acquérir ») et de cette affirmation découle la nature du mariage juif. Mieux encore, la femme « préfère deux corps à un corps seul » ou, pour paraphraser le dicton français, une femme préfère être mal accompagnée que seule. Chacune de ces affirmations est lourde d’implications pratiques sur le statut de la femme juive, jusqu’à nos jours.

Ne vous y trompez pas, ces quelques lignes ne viennent pas condamner le Talmud. Pris dans son contexte historique, on comprend au contraire que ce dernier fit avancer les droits des femmes. À une époque où cela était loin d’être évident, la législation talmudique interdit les mariages forcés, rejette le mariage des filles mineures et développe un contrat juridique (la ketouba) visant à garantir une autonomie économique pour la femme en cas de divorce ou de veuvage. Cependant, si la loi juive sut continuer la réflexion talmudique et évoluer dans bien des domaines, celle-ci devient soudainement figée et dogmatique quand il s’agit du statut de la femme.

À mes yeux, la source du problème n’est nulle autre que la . Par ce terme, je n’entends pas la simple , dont je traiterai à la fin de ce texte, mais un paradigme patriarcal établissant une hiérarchie entre les sexes basée sur la force et la domination masculine. Car la tsnyout a depuis longtemps transcendé son sens littéral (pudeur) pour devenir un concept abstrait qui englobe la déshumanisation des femmes et la privation systématique de leur autonomie.

Mes propos peuvent probablement paraître exagérés, particulièrement à l’oreille orthodoxe. J’invite le lecteur à réfléchir un instant. Que dit-on quand on affirme qu’une femme ne peut être témoin ? Qu’elle ne peut être présidente voir même occuper une quelconque fonction publique ? Qu’elle doit attendre patiemment le bon vouloir de son époux pour obtenir le divorce ? On dit, en substance, qu’en tant que femme elle est privée de son témoignage ou de sa responsabilité, que ses droits sont secondaires à ceux de son mari, qu’elle n’est pas un être autonome.

Ainsi, la tsnyout s’est développé sur deux assomptions partagées par toutes les sociétés patriarcales. Ces assomptions, Simone les résume parfaitement et simplement :

  1. « Il y a un type humain absolu qui est le type masculin. La femme a des ovaires, un utérus voilà des conditions singulières qui l’enferment dans sa subjectivité. »[1]
  2. « Elle apparaît essentiellement au mâle comme un être sexué pour lui, elle est sexe, donc elle l’est absolument. Elle se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle; elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le Sujet, il est l’Absolu elle est l’Autre. »[2]

De ces deux assomptions, découle le concept moderne de tsnyout qui enferme la femme dans son statut d’Autre, d’objet d’étude sexué. Si une femme élève sa voix pour dénoncer les absurdes discours masculins sur son corps, sa subjectivité est immédiatement pointée du doigt. Un des arguments classiques pour refuser aux femmes le droit d’être juge ou simplement présidente du Consistoire (exemple ô combien actuel) est la supposée « sensibilité » féminine qui l’empêcherait d’avoir un jugement neutre. En langage plus populaire et universel (excusez-moi d’avance) : « Elle a ses règles celle-là ou quoi ? ». C’est avec cette élégance toute masculine que les hommes oublient leurs propres flux hormonaux et se présentent en acteurs neutres, scrutant le monde avec une objectivité imaginaire. La tsnyout est donc un paradigme totalitaire qui se base sur une argumentation circulaire.

            Un autre souvenir, bien plus proche. J’ai 24 ans et je milite pour aider une jeune femme agouna à recevoir son guet. Mais en fait, pourquoi seul l’homme juif peut-il divorcer, laissant sa femme dépendante de son bon vouloir ? Voilà l’une des tristes conséquences pratiques de la vision talmudique susmentionnée, selon laquelle « La nature féminine est de se laisser acquérir et celle de l’homme est d’acquérir ». Cette affirmation, contrairement à tant d’autres, ne sera jamais contestée par notre étudiant religieux. Il lui manque un regard extérieur, féminin, l’obligeant à confronter la théorie à la réalité sociologique. Sans contestation, aucune alternative ne sera envisagée. Sans alternative, la femme juive continuera à sacrifier son autonomie juridique lors de son mariage.

            Me voici arrivé au moment présent. Une courte rétrospective me fait réaliser que mon vécu et mon environnement social est bien plus pudique qu’il y a 10 ans. Durant mon adolescence pourtant si emplie de tsnyout, mon monde conceptuel m’empêchait de discuter avec une femme sans y voir une connotation sexuelle. Étudier avec une femme me paraissait être un acte d’une intimité impensable. La voix d’une femme était nudité. La raison principale ne relevait pas d’une frustration sexuelle ou d’une puberté difficile. La raison, c’était la tsnyout, ce paradigme qui m’empêchait de voir une femme autrement que comme un sexe, pour citer à nouveau Simone De Beauvoir. Y a-t-il plus impudique que cette conception des choses ?

            Seules dix années séparent mon premier souvenir de mon présent. Dix années durant lesquelles j’ai eu la chance de vivre une véritable libération cognitive qui se résume à un changement de paradigme simple : le type humain englobe désormais pour moi hommes et femmes. Ce changement ne fut pas le fruit d’une révélation soudaine mais de rencontres, d’échanges et d’études. Je le dois à des femmes chez lesquelles j’ai eu la chance d’apprendre et d’étudier. Pour la première fois, je découvrais des femmes-sujets. L’adolescent que j’étais se s’aurait offusqué du manque de tsnyout de mon monde actuel, si mixte, si divers. Quelque part dans mon subconscient, je m’adresse à cet ado curieux et avoue sans détour que mon environnement n’est effectivement pas tsnyout. Mais n’est-il pas bien plus pudique ? Là où mes yeux voyaient un sexe, apparait désormais un humain, un sujet genré mais un sujet avant tout.

            On parle souvent de l’importance de « préserver ses yeux » de visions impures, mais aucun habit, aucun foulard ne pourra jamais permettre la préservation des yeux soumis à un esprit enchainé par la tsnyout. La surenchère de tsnyout à laquelle nous assistons parfois ne peut avoir de fin tant que l’individu se montrera incapable de se libérer de sa perception des femmes. À l’inverse, la préservation du regard est à la portée de tous. Nul besoin de clore ses paupières ou de boucher ses tympans. Il suffit simplement de rencontrer la femme dans son humanité, dans sa subjectivité si profonde et pudique. Lévinas disait : « C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux ! »[3]. Voilà ce qu’est la pudeur. Voilà ce que devrait être la tsnyout.

Notes: 

[1] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, éd. Gallimard, 1949, Tome I, p. 14.

[2] Ibid.

[3] E. Levinas, Ethique et infini, Dialogues avec Philippe Nemo, Paris, Fayard, 1982, p. 91.

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