Au début du 20e siècle, l’idée d’un juif commença à émerger. Le mouvement sioniste naissant été décidé à
abandonner le juif de l’exil pour revenir à l’hébreu – le juif national. Bien vite, on comprit qu’une renaissance nationale ne pouvait se limiter à une indépendance politique mais devait
s’accompagner d’une véritable révolution culturelle et sociale. On adopta alors la langue hébraïque, qui n’était plus parlée depuis des millénaires, comme langue nationale et on commença à
développer toute une littérature hébraïque. Un siècle après le renouveau de langue juive, il ne fait aucun doute que la révolution culturelle a réussie. La littérature hébraïque s’est
incroyablement développée, ses auteurs ont acquis une renommée internationale et l’un d’entre-eux (Agnon) reçu même le Nobel de littérature.

 

Dans un récent entretien entre Rav Hayim Sabbato (Rosh Yeshiva et auteur de nombreux romans récompensés de
multiples prix) et Rav Aharon Lichtenstein (Rosh Yeshiva et docteur en littérature anglaise), la question d’un art religieuxfut soulevée. Rav Sabbato demanda à Rav Lichtenstein s’il pensait que
le monde religieux avait les outils nécessaires pour permettre l’émergence d’une génération d’artistes religieux. Rav Lichtenstein, féru de poésie anglaise, répondit par la négative. Selon lui,
les auteurs religieux sont incapables d’atteindre « l’art pur » car leur art est systématiquement limité par l’élément religieux. L’auteur est en permanence « sous l’ombre du
Sanctuaire »
.

Comme dit, Rav Sabbato est lui même un auteur à succès, dont certains ouvrages ont été récompensés par le prix
Sapir (l’équivalent du Goncourt en Israël). Ces livres ne comportent pas forcément d’éléments religieux explicites, la critique émise par Rav Lichtenstein est d’autant plus forte qu’elle
s’adresse à un auteur religieux !

 

 

Pourtant, je comprends profondément cette critique. Le juif religieux est inévitablement bloqué par la .
Celle-ci restreint la représentation d’êtres humains et les descriptions et peintures érotiques, si présentes dans l’art, sont prohibées. Il en va de même pour l’art chrétien, considéré comme
idolâtre par la religion juive. Comment étudier l’art et comment devenir artiste avec de telles conditions ?

 

D’un autre coté, la Halakha a t-elle vraiment son mot à dire dans le domaine de l’art
?

Par exemple, il ne fait aucun doute qu’une personne qui regarderait le sein nu de Marianne dans le célèbre tableau
de Delacroix,
La liberté guidant le peuple , comme on regarde une image érotique, n’a rien compris à l’art. Comme l’écrivait l’artiste
Heinrich Heine, « 
une douleur impudente se lit dans ses traits, au total bizarre
mélange de Phyrné, de poissarde et de déesse de la liberté 
». L’art transcende les descriptions érotiques qui apparaissent au premier abord. Il me semble qu’il est légitime de remettre partiellement en question l’autorité de la
Halakha dans le domaine artistique.

 

 

Il me semble d’ailleurs que c’est dans cette optique que certaines œuvres d’art juives ont pu se
développer.

 

Je pense particulièrement à Chir Hachirim, le Cantique des Cantiques. C’est sans nul doute le texte le plus poétique de la Bible. Pourtant, au premier abord, il s’agit d’un texte purement érotique entre une femme
et son amant. Les descriptions sont assez explicites : «
 Tes deux seins sont comme deux faons, jumeaux d’une gazelle qui paissent parmi les lis. »1 ; « Comme un ruban écarlate sont tes lèvres, et ta bouche est jolie. Comme la tranche
d’une grenade est ta tempe à travers ton voile
»2 ; « Qu’il me couvre des
baisers de sa bouche, car ses amours valent mieux que le vin »3,
etc…

Tout le livre déborde de ce genre de descriptions. Pourtant, ce Chant des Chants, sans nul doute le texte le plus
artistique de la Bible, est également un des textes les plus religieux. « Rabbi Akiva a dit […] le monde n’avait pas de meilleur jour que celui où il reçu Chir Hachirim, si tous
les textes [de la Bible] sont saints,
Chir Hachirim est le saint des saints »4.

 

le Cantique des Cantiques me paraît illustrer parfaitement ce que j’écrivais. Le coté artistique s’y est
exprimé sans s’émouvoir le moins du monde des barrières religieuses
. C’est sous une forme artistique laïque, sans la moindre référence à Dieu ou à la religion, que s’exprime toute
l’intensité religieuse de l’auteur. Une intensité que seul « l’art pur », non-limité, a pu exprimer.5

 

Il ne fait aucun doute que si le Cantique des Cantiques avait été rédigé par un rabbin contemporain, le livre
aurait été jugé comme profane, voir hérétique, ainsi que son auteur.

Je n’ai pas pour prétention d’affirmer que l’artiste juif n’a pas à se soumettre à l’autorité de la Halakha, je
crois cependant que la question mérite d’être soulevée et qu’elle mériterait une sérieuse analyse, pour l’instant inexistante. Il est intéressant de remarquer que la racine hébraïque des mots
«foi »(
אמונה) et “art” (אומנות) est identique. Peut-être car tout deux transcendent la réalité physique…


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1Cant. 4:5

2Ibid. 4:3

3Cant. 1:2

4Mishna Yadayim 3:5

5Au sujet de Chir Hachirim et de l’art, Rav Kook a écrit une très
belle introduction au texte, où il traite de l’importance de l’art et de son renouveau au sein du peuple juif. Le texte mériterait une sérieuse analyse. Lien vers le texte :
http://he.wikisource.org/wiki/%D7%94%D7%A7%D7%93%D7%9E%D7%AA_%D7%94%D7%A8%D7%91_%D7%A7%D7%95%D7%A7_%D7%9C%D7%A9%D7%99%D7%A8_%D7%94%D7%A9%D7%99%D7%A8%D7%99%D7%9D

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