Introduction aux archétypes de l’inconscient collectif

Carl Jung, père de la analytique, fut le premier à parler des archétypes de l’inconscient collectif. Jung distingue entre « une couche pour ainsi dire superficielle de l’inconscient », qu’il appelle « inconscient personnel », et une « couche plus profonde qui ne provient pas d’expériences ou d’acquisitions personnelles, mais qui est innée ». Pour Jung, cette deuxième couche plus profonde contient des représentations universelles qui forment notre psyché, les archétypes, « des images universelles présentes depuis toujours ».[1] Selon cette approche, notre conduite collective serait dictée par des images inconscientes et partagées par l’humanité entière. Jung a largement analysé ces images dans la mythologie grecque et au sein du christianisme, son élève Marie Louise Von Franz a montré comment les mêmes images se retrouvaient dans les contes pour enfants de toutes les cultures.

Jame a poursuivi l’œuvre de Jung en mettant à jour l’existence de deux archétypes universels : l’ du puer (jeune homme) et celui du senex (vieil homme).[2] Chaque archétype possède les attributs de la vieillesse ou de la jeunesse mais son expression diffère selon son niveau d’interaction avec l’archétype parallèle. Ainsi, si l’archétype du vieillard exprime la tradition et l’autorité, celles-ci peuvent être constructives lorsqu’elles sont liées à l’éros du jeune homme ou dévier en immobilisme destructeur et fascisme. À l’inverse, la créativité et le renouveau font partie des attributs du puer mais si ce-dernier se coupe totalement de l’archétype du senex, son renouveau dégénèrera en éros incontrôlé et autodestructeur.

Je voudrais, dans les lignes qui vont suivre, proposer une lecture archétypique du monde juif actuel, qui nous permettra de comprendre à la fois l’origine profonde des différentes idéologies religieuses juives, leurs potentiels constructeurs et destructeurs, mais qui nous prouvera aussi l’importance d’une interaction entre ces différents groupes, comme seule garante de leurs continuités.

Senex et

Je crois que nous pouvons analyser l’approche du monde juif orthodoxe (au sens large, inclue) comme dictée par l’archétype du vieil homme. Les orthodoxes se définissent avant tout par leur attachement au nomos, la Loi au sens large qui exprime à la fois autorité et tradition. L’analyse des dogmes orthodoxes confortent encore plus cette opinion. Premièrement, l’orthodoxie prône la soumission à l’autorité qui s’exprime par l’acceptation du joug divin. L’ultra-orthodoxie, qui s’est choisie le nom de haredim (« ceux qui tremblent »), pousse encore plus loin cette conduite dictée avant tout par l’autorité, par le senex qui guide l’inconscient.

Un autre dogme orthodoxe, typique de l’époque moderne, est celui de la foi qu’il convient d’avoir envers « Les Grands de la génération » (emounat hahamim).[3] À travers la figure du gadol hador s’exprime à la fois l’idée de tradition et d’autorité, mais on peut aussi y voir une véritable matérialisation de l’archétype du vieil homme dans la figure du gadol, généralement un vieil homme sage dont le rôle est justement de guider ses ouailles.

Si l’attache au gadol varie d’une communauté orthodoxe à l’autre, il convient de noter que cette figure existe au sein de toutes les communautés orthodoxes, des ultras aux modernes, alors qu’elle n’existe pas du tout dans les milieux non-orthodoxes. Ainsi, on ne peut penser à l’orthodoxie moderne sans penser au Rav Soloveitchik, au -religieux en oubliant la figure de Rav Kook, aux Loubavitch sans le Rabbi, aux lituaniens sans Rav Chakh ou Rav Eliyashiv, aux orthodoxes séfarades sans Rav Ovadia Yossef, etc.

Campagne électorale d'un parti ultra-orthodoxe. L'image du "gadol" est exploitée et l'inscription fait allusion au verset nous conseillant de prendre conseil au près des "vieux/sages.

Campagne électorale d’un parti ultra-orthodoxe.
L’image du « gadol » (ici Rav Kaniewsky) est exploitée et l’inscription fait allusion au verset nous conseillant de prendre conseil au près des « vieux/sages.

L’archétype du puer et le sionisme laïc

Par opposition à l’orthodoxie, je propose d’analyser l’archétype sioniste laïc, puisque ce mouvement est sans doute le plus important des courants juifs du 20e siècle. A mon avis, le puer, le jeune éternel et tumultueux, représente l’archétype sioniste. Rappelons-nous que la couche importante des premiers pionniers était composée de jeunes ayant abandonné leurs racines traditionnelles pour une idéologie révolutionnaire. Des idéologues comme Y. H. Brenner illustrent mieux que quiconque cette révolte de la jeunesse face aux « ancêtres » jugés dépassés, vieillis, des reliques du passé.

Le puer s’exprime dans toutes les facettes du sionisme laic. La coupure avec la tradition, la révolte, la fouge révolutionnaire sont ses caractéristiques et ceux-ci s’exprimaient tant dans la langue (abandon du yidish, langue du passé), dans le discours (critique ardente de la mentalité d’exilés) que dans l’art (affiche aux relents communistes d’une jeunesse libre et fière cultivant sa terre).

Trois affiches sionistes des années 30, vantant la Alyah. Les images sont déjudaïsées et mettent une jeunesse libérée et forte au centre.

Trois affiches sionistes des années 30, vantant la Alyah.
Les images sont déjudaïsées et mettent une jeunesse libérée et forte au centre.

L’exemple de

Paradoxalement, si les deux mouvements que je viens de présenter diffèrent de par leurs archétypes, ils partagent la même histoire et la même affiliation au peuple juif. Pour illustrer mes propos, je propose donc d’analyser le rapport radicalement différent de ces deux mouvements à leur culture commune, à travers l’histoire de Hanouca.

1) « Nous n’avons pas eu de miracles ; nous n’avons trouvé nulle fiole ».

Qu’a retenu le sionisme de l’histoire des Maccabés ? Sans conteste la bravoure, le nationalisme, l’honneur de ceux qui meurent l’épée en main. Les premiers clubs de sports sionistes prirent le nom de « Macabi » (alors même que les Maccabés luttèrent pour la destruction du gymnase grec de Jérusalem) et bien vite le mouvement sioniste tout entier vit dans l’histoire des Maccabés un modèle de bravoure juive et d’indépendance.

Mais que faire du miracle de Hannouca ? Cette histoire religieuse diminue l’action des Maccabés pour augmenter l’action divine; de plus, elle transforme le combat en guerre sainte visant à purifier le Temple, au lieu d’une guerre d’indépendance laïque. Systématiquement, le mouvement sioniste va effacer le miracle de Hanoucca pour le remplacer par l’ethos d’une guerre nationale contre l’envahisseur. Cette idée est particulièrement présente dans un chant sioniste des années 30 chanté jusqu’à aujourd’hui lors des cérémonies de Yom Haatsmaout:

chant

 

Ce chant s’oppose frontalement à la tradition religieuse qu’il juge comme diminuant la grandeur des combattants. Aucun miracle ne les a aidés, la lumière de la liberté fut obtenue par le sacrifice, la guerre et le sang.

« Anou nossim lapidim » – version chantée

 

 

2) Hannouca et le combat spirituel pour l’étude de la Torah

Examinons à présent la lecture orthodoxe de Hannouca. Avant toute chose, le discours transforme le combat en guerre spirituelle contre la culture « grecque » ou sa variante moderne, la culture occidentale.[4] On oublie rapidement que bien des institutions grecques furent adoptées par les hasmonéens, à commencer par l’organisation de l’état jusqu’à l’architecture grecque du Temple lui-même.

Plus généralement, on met l’accent sur la préservation de « la fiole d’huile pure« , c’est-à-dire d’un dernier reste de ce qui serait le judaïsme « authentique », préservé des influences occidentales et bien évidement représenté par le monde des yeshivot orthodoxes.[5] Les aspects nationalistes sont évidement supprimés et même le combat armé, contraire au mode de vie actuel de l’orthodoxie, est traduit en combat spirituel.

Conclusion: Pour un dialogue inter-générationnel

La psychologie archétypique nous permet de comprendre les mécanismes de l’inconscient collectif d’un mouvement, d’un peuple ou d’une communauté. Une collectivité agit souvent d’une façon uniforme et inconsciente, poussée par son archétype. Mais au-delà de la compréhension pure, cette théorie nous permet aussi de comprendre l’importance d’un dialogue entre les mouvements.

En effet, ni le senex ni le puer sont en soi des archétypes négatifs ou positifs. Sans la fougue du puer le senex transforme son savoir et sa tradition en immobilisme destructeur, nous apprend Hillman; sans les conseils du vieux sage la révolution du puer se termine de façon chaotique. Chaque archétype est dépendant du second pour n’exprimer que son aspect positif. Le sionisme ne peut nier indéfiniment ses racines, alors même qu’il prétend retrouver la terre et la langue ancestrale, sans risquer de s’auto-détruire. L’orthodoxie ne peut se complaire dans un immobilisme rigide, alors même qu’elle affirme que la Torah peut parler à toutes les générations, sans devenir une secte minoritaire. Un dialogue inter-générationnel est nécessaire entre le puer et le senex, entre la tradition et la fougue qui pourra la faire vivre. Espérons que celui-ci s’installe bien vite.

Supplément: Matityahou le communiste

Je rajoute cet incroyable affiche du parti communiste juif en Palestine mandataire, daté de 1929. Le titre indique « Matityahou le « mufti » et la grande révolte paysanne d’il y a deux milles ans » (sic).

Vous l’avez compris, en 1929 les paysans arabes prennent les armes contre les britanniques mais aussi contre les juifs. Au début de la révolte (au moment où ce texte parait), les juifs communistes soutiennent les paysans et y voient une lutte des classes plutôt qu’une guerre religieuse. À ce moment là, le Grand Mufti de Jérusalem, tristement connu pour avoir soutenu le nazisme, est le chef de la révolte. Quelques décennies plus tard, nous avons bien du mal à comprendre comment des juifs pouvaient-ils voir dans le mufti une figure positive, comparable à Matityahou.

L’occasion de nous rappeler que si plusieurs lectures sont possibles, toutes ne sont pas forcément légitimes…

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Notes :

[1] Carl Jung, Les racines de la conscience (Paris: Buchet/Chastel, 1971), Livre I, p. 20-26.

[2] James Hillman, Senex & puer (Putnam: Spring Publications, 2005).

[3] Voir à ce sujet l’excellent article de Kaplan, Lawrence, « Daas Torah: A Modern Conception of Rabbinic Authority, » in Rabbinic Authority and Personal Autonomy, ed. Moshe Z. Sokol (Northvale: Jason Aronson, 1992).

[4] Voir par exemple : http://www.yahadoot.net/item.asp?cid=13&id=112

Ou les déclarations virulentes de R. Sachter, pourtant affilié à l’orthodoxie moderne américaine: http://www.torahweb.org/torah/2014/moadim/rsch_chanukah.html

[5] Voir par exemple cette affirmation dans la bouche du Rav Kaniewsky : http://www.kooker.co.il/%D7%92%D7%93%D7%95%D7%9C%D7%99-%D7%99%D7%A9%D7%A8%D7%90%D7%9C-%D7%94%D7%95%D7%A8%D7%95-%D7%9C%D7%94%D7%AA%D7%97%D7%96%D7%A7-%D7%91%D7%9C%D7%99%D7%9E%D7%95%D7%93-%D7%97%D7%A0%D7%95%D7%9B%D7%94/

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