La liturgie de accorde au service de la « Avoda » une place prépondérante, en souvenir du service qu’accomplissait le Grand Prêtre au et qui représentait l’élément essentiel de cette fête. De nos jours, à défaut d’avoir un nous lisons en détail tous les gestes qu’accomplissait le grand prêtre durant la prière du Moussaf.

Le point culminant de cette journée était l’entrée du grand prêtre dans le kodesh hakodashim, le saint des saints, dont l’accès était généralement interdit à tout mortel. Cette entrée, qui était suivie d’une rencontre directe avec le divin, nécessitait des préparations pointilleuses où le moindre dérapage pouvait conduire à la mort instantanée du prêtre.

L’entrée dans le Saint des Saints était sujette à une sévère dispute entre pharisiens (sages du Talmud) et sadducéens (qui appartenaient à la famille des grands prêtres). Cette dispute concernait le rituel et puisait sa source d’un désaccord d’interprétations des textes.  Cependant, les deux avis laissent transparaître un profond désaccord théologique sur la nature de la sainteté et du divin.

Le Lévitique (16:12-13) explique le processus à suivre lors de l’entrée dans le Saint des saints:

וְלָקַח מְלֹא הַמַּחְתָּה גַּחֲלֵי אֵשׁ מֵעַל הַמִּזְבֵּחַ מִלִּפְנֵי יְהוָה וּמְלֹא חָפְנָיו קְטֹרֶת סַמִּים דַּקָּה וְהֵבִיא מִבֵּית לַפָּרֹכֶת: וְנָתַן אֶת הַקְּטֹרֶת עַל הָאֵשׁ לִפְנֵי יְהוָה וְכִסָּה עֲנַן הַקְּטֹרֶת אֶת הַכַּפֹּרֶת אֲשֶׁר עַל הָעֵדוּת וְלֹא יָמוּת:

Il prendra un brasier plein de charbons ardents ôtés de dessus l’autel devant l’Éternel, et de deux poignées de parfum odoriférants en poudre ; il portera ces choses au-delà du voile ;il mettra l’encens sur le feu devant l’Éternel, afin que la nuée du parfum couvre le propitiatoire qui est sur le témoignage, et il ne mourra point.

La Tossefta (Yoma 1:8) nous rapporte la dispute herméneutique suivante :

Les sadducéens disaient que l’encensement se fait à l’extérieur [du Saint des Saints], car il est dit « et la fumée couvrira ». Les sages leur disaient : il est écrit qu’ « il mettra l’encens sur le feu, devant l’Eternel » – donc l’encensement se fait à l’intérieur !

Chaque parti se focalise sur un morceau du verset. Les sadducéens soulignent que le but est de créer ce nuage de fumée qui couvrira le Saint des Saints et sauvera la vie du prêtre. Il convient donc d’encenser de l’extérieur, afin que la fumée couvre la pièce dès le premier pas. Les pharisiens s’attachent aux mots « Devant l’Eternel » – l’encensement se fait devant Dieu, donc une fois entrée dans la pièce. Ce qui pourrait apparaître comme une dispute linguistique était la cause d’un désaccord gigantesque entre les sages et les prêtres et chaque camp cherchait par tous les moyens à imposer sa pratique.

La pratique sadducéenne peut se comprendre grâce à d’autres passages de la Bible. Lorsque Moïse se trouve face au buisson ardent et réalise qu’il se trouve devant Dieu, le verset nous indique que « Moise cacha sa face, car il craignit de voir la face de Dieu » (Exode 3:6). Dans le même état d’esprit, la première prophétie d’Ézéchiel raconte sa vision de Dieu et des anges entourant son trône, ces derniers utilisant deux de leurs six ailes pour cacher leurs visages face à Dieu. Enfin, rappelons le passage des Juges (chap. 13) qui nous conte la naissance de Samson, annoncée par un ange à ses parents. Après le départ miraculeux de l’ange, Manoa’h pense avoir vu Dieu lui-même et affirme tragiquement à sa femme : « Nous allons mourir, car nous avons vu Dieu » (Juges 13:22).

Ces différents passages nous véhiculent tous la même idée : « L’homme ne peut me voir sans succomber » (Exode 33:20). Voir Dieu garantit une mort immédiate à l’indiscret.  Revenons maintenant à notre culte du jour de Kippour : que se passe-t-il à l’intérieur du Saint des Saints ? Le verset parle d’encenser devant Dieu et je veux donc défendre l’idée selon laquelle les sadducéens estimaient littéralement que la pénétration dans la pièce interdite les mènerait à une rencontre face à face avec Dieu lui-même. Par conséquent, le nuage de fumée à un rôle protecteur, il vient cacher Dieu des mortels, afin que ces derniers puissent s’en sortir vivant. L’encensement se fait à l’extérieur et le prêtre rentre dans une pièce déjà enfumée.

S’il en est ainsi, comment comprendre l’avis des Sages ? Eux aussi estiment que dès l’entrée dans le Saint des saints, le prêtre se trouve « devant Dieu », eux aussi savent que le dévoilement de Dieu peut conduire à la mort, mais pour eux le prêtre peut rentrer sans crainte. La pièce, estiment les sages, est vide et pleine à la fois. Le grand prêtre, le jour de Kippour, va à la rencontre de Dieu au nom du peuple juif tout entier, mais cette rencontre est immatérielle. Il y a au contraire un intérêt majeur à rentrer dans la pièce sans fumée opaque brouillant la vision et laissant la place au fantasme.

Nos sages, en obligeant le grand prêtre à constater la nudité de la pièce du Saint des Saints, nous invitent à nous éloigner de toute extase religieux provenant généralement de notre propre imagination et non d’une religiosité intériorisée. Face à ce paradoxe d’une pièce ultra-sainte mais totalement vide, le grand prêtre doit comprendre que sa rencontre avec Dieu ne se fait pas dans la dimension physique mais est de l’ordre du spirituel et du travail intérieur. En répétant le service de la  Avoda lors de Yom Kippour, c’est aussi cela que nous rappelons : que notre lien à Dieu nécessite une préparation extérieure mais aussi intérieure, toute personne s’étant préparée avec sérieux à cette rencontre aura alors le mérite de se retrouver « Face à Dieu ».

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