Voyage au rebours du temps.

C’est un petit bourg de Pologne au siècle dernier, c’est une petite ville d’Irak, il y a bien longtemps…

Neige sale dans les rues caquetantes où grincent des voitures poussives, au rythme fatigué des chevaux qui les tirent péniblement. Martèlement têtu des sabots sur le pavé mouillé. Echoppes besogneuses aux devantures étoilées de gel : le cordonnier consciencieux, tête baissée sur son établi, tape à coups réguliers sur une semelle récalcitrante ; le libraire aux yeux myopes, chaussés de lunettes précautionneuses, caresse les reliures vieillissantes sur les étagères. Une ménagère résignée, lançant loin d’elle son bras, vide un seau d’eaux usées, qui s’écoulent aussitôt dans le caniveau, entraînant dans leur flot noirâtre des épluchures et des bouts de papiers gras. La yechivah d’en face bruit comme un poulailler…

Midi. Ruelles écrasées de soleil qui se faufilent subrepticement au cœur du mellah. De rares coins d’une ombre bénie où se coule un chien amorphe. Silence et chaleur. Les échoppes ont baissé leurs auvents ; les artisans ont glissé pesamment dans un sommeil humide. Les maisons silencieuses se recroquevillent autour des patios frais. Au détour d’une ruelle, une silhouette de femme apparaît une fraction de seconde avant de disparaître, engloutie sous le porche jaloux d’une maison aux murs blancs. Seule la yechivah continue de bruire à cette heure écrasée de soleil et de sommeil…

Eclats de voix glapissantes qui s’apostrophent dans un yiddish rugueux ou un judéo-arabe guttural…

Ma ha-taam ? quelle est la raison ? pourquoi la femme se parfume-elle et non l’homme ? C’est que la côte dont elle est faite est promise à la pourriture et non la terre d’où est tiré l’homme. Pourquoi la femme dans l’acte d’amour regarde-t-elle vers le haut et l’homme vers le bas? C’est que chacun regarde vers le lieu de son origine. Pourquoi la femme a-t-elle été construite à partir de la côte de l’homme ? C’est que D. a pris ses précautions : si elle avait été prélevée de son œil, elle aurait été curieuse ; de son oreille, elle aurait passé son temps à écouter aux portes ; de sa bouche, elle aurait papoté à longueur de journée ; D. l’a donc créée à partir d’une humble côte, afin qu’elle soit discrète ; et pourtant, faisant fi de toutes les précautions de son Créateur, elle a accumulé en elle tous les défauts du monde !

Une ombre intemporelle, venue du fond des âges, s’est approchée, s’est arrêtée à la fenêtre entrouverte de la yechivah ; elle écoute, attentive, silencieuse ; et voici que, sous ses yeux, les mots sonores qui s’élèvent et s’entrecroisent par dessus les têtes des étudiants, se matérialisent, prennent forme et chair, voici soudain que se dresse, au milieu de la salle, fantomatique, pathétique et redoutable, moqueuse et douloureuse, muette, cette femme toute-puissante et misérable que leur imagination a créée, forgée, façonnée, amplifiée, cette femme menaçante qu’il faut toujours à nouveau réduire, limiter, contenir, conjurer, qu’il faut empêcher d’étudier, empêcher de parler, au nom de la tsniout, au nom de la Torah, au nom de D. qui a créé, chacun sait cela, une humanité androgyne, afin d’assurer la domination de l’homme sur la femme, selon l’interprétation bien connue : « ils la dominèrent ; le terme est écrit sans vav, tu peux donc lire : il la domina. » L’ombre les écoute, criaillant et s’apostrophant, la kippa noire de guingois sur la tête, les mains mobiles, valsant dans une danse passionnée à l’appui de leur effort de démonstration. La femme est toujours là, immobile, le visage pâle, le regard tantôt perdu, tantôt moqueur, aérienne et spectrale. Muette. Sa fragile et changeante silhouette est étrangement floue et ses contours sont imprécis comme ceux d’une image reflétée par l’eau miroitante d’un étang. Elle est tour à tour démesurément grande et ridiculement petite, ballottée entre les identités contradictoires que lui imposent les voix imberbes et juvéniles des étudiants de la yechivah.

La voici, Lilith démoniaque, mégère menaçante ou rusée séductrice, acharnée à perdre les hommes. La voici, agounah, ancrée à vie dans un mariage fantôme, rivée à un époux disparu ou qui lui refuse sa liberté. La voici, Echet Hayil parée de l’abnégation et du dévouement auxquels la contraignent sans appel les lois et les fantasmes des hommes. La voici encore, dévoreuse vorace de leur temps et de leur énergie, bavarde impénitente et frivole femelle. La voici, donnée ou prise, objet d’un mariage ou d’une répudiation que d’autres décident pour elle. La voici, au centre des débats et des décisions juridiques, décrite, définie, cataloguée, emprisonnée dans les quatre coudées d’une parole que d’autres profèrent à son sujet, muette, encore et toujours muette…

myriam.jpgQui est-elle, cette femme qui se dresse au cœur de la yechivah, qui est-elle en réalité ? La voici, accablant son mari de sa colère et de son désespoir, prenant D. à témoin de l’injustice qui lui est faite. La voici, empruntant les détours de la ruse pour faire entendre sa parole et son exigence de femme. La voici, aimée et douloureuse, morte en chemin, dans l’accomplissement désespéré de son désir d’enfant. La voici, objet aux mains violentes des hommes, violée et vengée, muette entre les muettes. La voici, aux prises avec l’ange de la mort, qui saisit une pierre et circoncit son fils. La voici, source de vie jaillissante, qui guide au désert le peuple assoiffé. La voici qui demande justice à D. car les hommes ne savent rendre qu’une justice de classe : donne-nous notre part !

Kol berama nichma… Une voix retentit à Rama, une voix plaintive, d’amers sanglots : c’est Rachel qui pleure ses filles privées de parole !

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