Ce billet s’inspire très librement d’un article d’Élie Barkat publié récemment sur le site internet du journal israélien Yediot Haa’haronot. Les points halakhiques rapportés dans cet article ne font pas, pour la plupart, l’unanimité au sein du monde rabbinique. L’idée n’est donc pas de trancher la halakha. Le but de cet article est de montrer que, dans l’ensemble, l’approche séfarade de la Halakha est, à grande échelle, bien plus viable et raisonnable que l’approche ashkénaze. Comme l’écrivait Abraham Heschel dans « les bâtisseurs du temps », tandis que le judaïsme ashkénaze recherche l’absolu, le judaïsme séfarade aspire à l’harmonie. C’est sans doute pour cela que le monde ashkénaze a toujours excellé dans le pilpoul (étude théorique de la Torah) alors que le monde séfarade se consacrait à la halakha pratique. Évidement, on trouvera toujours des rabbins des deux tendances faisant exception à cette règle – l’idée n’en demeure pas moins vraie.

Durant des siècles, cette séparation dans le domaine de l’étude, entre ashkénaze et séfarade, fut préservée. Ainsi, c’est les explications de Rashi et de Tossefot qu’on imprima sur les pages du Talmud , en honneur à l’érudition ashkénaze. Mais ce sont les séfarades qui tranchaient la Halakha (Maimonide, Rif, Rabbi Yossef Karo)1. Aujourd’hui, cette séparation a pris fin. L’absolutisme propre au judaïsme ashkénaze est sortie du domaine de l’étude pour s’étendre à celui de la Halakha, d’où l’émergence d’un certains extrémisme – jusqu’alors inconnu au judaïsme.

Certaines décisions halakhiques rapportées dans ce texte peuvent sembler choquantes aux yeux des lecteurs, tant elles ne correspondent pas à l’esprit du judaïsme orthodoxe contemporain. C’est pourquoi je demande à chacun(e) de se rappeler que les rabbins cités ont grandi et évolué dans des milieux totalement coupés des courants de pensée moderne. Ainsi, on ne peut les accuser d’utiliser la halakha a des fins idéologiques. Réforme et Orthodoxie, féminisme ou peur du changement – tant de concepts modernes que ces rabbins ne connaiss(ai)ent pas. Et pourtant…

Pour ne pas troubler la lecture du texte, les références et explications ont été mises sous forme de notes, à la fin de l’article.

Dans la longue liste des tensions qui opposent religieux et laïcs en Israël, de nombreux faits ont récemment défrayé la chronique. Un groupe de lieutenants religieux est sorti d’une cérémonie officielle lorsque des chanteuses sont montées sur scène, refusant obstinément de revenir dans la salle, sur la demande des autorités militaires présentes. Des femmes ultra-orthodoxes commencent à porter le voile intégrale (oui, comme en Afghanistan). L’affaire des conversions annulées fait encore rage. Lors d’une cérémonie officielle, des femmes n’ont pas eu le droit de monte sur l’estrade pour recevoir le prix qu’on leur attribuait, afin de ne pas déranger certains hommes… Tensions sur tensions, qui s’accumulent de plus en plus en portant un terrible préjudice au judaïsme.

Notons que les juifs français ne sont pas à l’abri. Israël représentant aujourd’hui le centre spirituel du judaïsme, son influence se fait ressentir dans les communautés en exil.

La Halakha d’aujourd’hui est très largement dominée par l’establishment ashkénaze, pour qui modération et n’ont jamais été un point fort. À quoi Israël et le monde juif ressembleraient si l’establishment rabbinique était à dominance séfarade ?

Tout d’abord, les juifs traditionalistes, qui constituent le gros de la population juive israélienne, n’auraient pas été systématiquement recalés du coté des laïcs. Ils prennent la voiture pendant chabbat mais vont à la synagogue ? Cela ne suffit pas à leur interdire de monter à la Torah2! Ils mangent casher mais veulent faire les courses samedi ? Pourquoi s’opposer à l’attribution de certificats de casherout à des magasins ouverts samedi, condamnant ainsi ces gens à transgresser les règles de casherout, en plus des lois du Chabbat3 ? De quel droit interdirait-on aux voitures de passer le Chabbat dans un grand axe routier, privant des milliers de gens traditionalistes de se réunir en famille le vendredi soir, accomplissant ainsi la mitsva de « zakhor et yom hashabat » (souviens toi du jour du Chabbat)4 ?

Les femmes, qui représentent la moitié de la population juive, pourraient étudier et enseigner tous les textes de la Torah sans réveiller les moindres protestations5. Étude qui serait même encouragée et louée. D’ailleurs, des femmes érudites pourraient peut être même devenir dayanot6 (juges dans les tribunaux rabbinique) et possakot(décisionnaires)7 ! Parions que le nombre de femmes agounot diminuerait de façon drastique ! Certaines féministes veulent porter le talit et mettre les tefilins ? Grand bien leur fasse, qui songerait à leur interdire de faire plus de mitsvot8 ? Une femme mariée qui déciderait de ne pas se couvrir la tête ne serait pas automatiquement montrée du doigt9 et la Tsnyout ne serait pas au dépend du bien être intérieur de la femme10. Des femmes chantent sur une scènes ? Les hommes religieux se contenteraient de baisser discrètement les yeux, sans avoir besoin de sortir11. Certains diraient même que si le son passe par un micro, alors il n’y a plus aucun problème12. D’autres diraient qu’il n’y a aucun interdit d’écouter une femme qui n’est pas mariée13.

À propos des conversions, qui rejetterait un candidat sérieux mais ayant une compagne juive ? Le candidat affirme vouloir respecter les mitsvot, mais son train de vie semble très traditionaliste, le rejette t-on pour autant ? Le converti ne respecte plus les mitsvot, qui songerait à lui annuler sa conversion rétroactivement14 ?

Le judaïsme n’aurait pas été perçu comme un lourd fardeau mais comme un mode de vie unique, qui relie l’homme à son créateur et uni la création tout entière. Le militantisme – religieux ou laïc – n’aurait plus de raison d’être car l’extrémisme n’existerait plus.

Ce judaïsme est-il perdu à jamais ? Cela dépend de chacun de nous. À nous de faire entendre notre voix, la voix de ces juifs et juives qui aspirent à un judaïsme harmonieux et cohérent. Un judaïsme qui suit les enseignements des sages espagnols du moyen-âge, pour qui la perfection se trouvait dans la et non pas dans les extrêmes. Comme l’écrivait le Rav Kook, les gens intègres ne dénoncent pas le mal mais rajoutent du bien. Ils ne dénoncent pas l’hérésie mais rajoutent de la foi. Ils ne dénoncent pas la bêtise mais rajoute de la sagesse15.

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Notes :

1 Evidement, il existe de nombreux livres ashkenazes traitant de halakha. Ceci étant dit, les décisionnaires considérés comme majeurs sont tous des séfarades. À l’exception notoire de l’auteur du Tour.

 

2 Rav Ovadia Yossef considère que bien qu’un juif profanant le chabbat ne peut généralement pas monter à la Torah, il n’est pas approprié d’agir ainsi aujourd’hui –Yehavé Daat II, 16

 

3 Rav Yossef Messas écrit qu’il y a lieu d’autoriser les gens à acheter de la viande dans des boucheries cashères ouvertes le Chabbat, même si le sho’het profane lui même le Chabbat ! – Mayim Hayim I, 143

 

4 Le Rav Bakshi Doron, ancien Grand Rabbin d’Israël, s’était opposé à la fermeture d’un grand axe routier durant Chabbat sous prétexte que cet axe était emprunté par de nombreuses familles traditionalistes qui se réunissaient le vendredi soir pour le repas de Chabbat. Dans tous les cas, disait-il, ces personnes ne respectent pas la mitsva de «shamor ete yom hashabat » (garde le jour du Chabbat) mais fermer cet axe les priverait même de la mitsva de « zakhor ete yom hashabat » (souviens toi du jour du Chabbat).

 

5 Voir par exemple :

Rabbi Hayim David Halevy, ancien grand rabbin de Tel-Aviv Yaffo – Shout assé le’ha rav II,52, qui écrit qu’aujourd’hui une femme peut étudier tous les textes juifs et que cela est bienvenue.

Rav Moché Malka, ancien grand rabbin de Petah’ Tikva, va dans le même sens –Shout Mekavé Mayim III, Y.D 21.

Pareil pour Rav Yossef Messas, qui fait à plusieurs reprises l’éloge des femmes érudites. Par exemple, dans son introduction à Otsar Hami’htavim et Nahalat Avot.

 

6 Rav Bakshi Doron, ancien Grand Rabbin d’Israël, émet l’hypothèse qu’une femme puisse être nommée dayan si la communauté n’y voit pas d’objection. Il conclut qu’il semble que la Halakha soit ainsi – Binyan Av 66

 

7 Voir H’ida – Birkei Yossef 7,12. Plus récemment, l’ancien Grand Rabbin d’Israël, Rav Bakshi Doron, est allé dans le même sens – Binyan Av 66

 

8 Rav Israël Yaacov Elgazy, qui fut Rishon Letsion au 18e siècle. Dans son commentaire sur Eshet Hayil, il commente le verset « elle se revêt de force et de beauté » (Prov. 31:25) en expliquant que la « femme vaillante » décrite par le roi Salomon revêt les tefilins et le talit, qui sont appelés « force et beauté ».
Rav Yossef Messas rapporte un texte ancien qui raconte que dans certaines communautés espagnoles (d’avant l’inquisition), des groupes de femmes organisaient des minyanim et portaient talit et tefilin ! Rav Messas les loue pour cela – Nahalat Avot V, partie 2, p.268

 

9 Rav Yossef Messas considère qu’une femme mariée n’est pas obligée de se couvrir la tête – Otsar Hami’htavim III, p. 211. Rav Moché Malka, ancien Grand Rabbin de Peta’h Tikva, soutient sa position – Vaeshiv Moshé 34

 

10 Rav Yossef Messas considère qu’une des raisons pour autoriser les femmes à ne pas se couvrir la tête est que le couvre chef leur fait honte dans la rue – Otsar Hami’htavim III, p. 211. Rabbi Chalom Messas soutenait la perruque pour la même raison.

 

11 Rav Ovadia Yossef écrit qu’on peut entendre une femme chanter si on ne connait pas son visage – Yabia Omer I, 66.

 

12 Ibid. Tel n’est pas l’avis de Rav Ovadia Yossef mais il cite un avis rabbinique permettant d’entendre une femme chanter, même s’il l’homme la connait, tant qu’il ne se tient pas en face d’elle.

 

13 Rav Yossef Messas écrit que l’interdit est seulement si la femme est mariée ET que l’homme la connait – Otsar Hami’htavim III, p.196

 

14 Détailler toutes ces lois serait trop long. Je renvoie les lecteurs à l’excellent ouvrage Zera Israel, très complet, du Rav Hayim Amsellem. Le Rav Amsellem soutient que selon l’écrasante majorité des avis rabbiniques, il est possible (et dans certaines conditions, souhaitable) de convertir un candidat motivé par des raisons matérielles (ex: mariage) ou désirant pour l’instant mener un train de vie traditionnaliste . Le livre à reçu les recommandations rabbiniques des plus hautes autorités séfarades contemporaines, ainsi que de nombreux autres rabbanim. Il estdisponible gratuitement sur Hebrewbooks.

Profitons en pour faire l’éloge du Rav Amsallem, qui semble être l’un des derniers rabbins contemporains à préserver cet esprit séfarade.

 

15 Rav A.I. Kook, Arpeilei tohar p.39

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